la boucle du fleuve Niger

My beautiful picture

Ici au bord du fleuve, à Ségou, un jeune garçon me demande :“- C’est quoi, ton village ? – Paris. – C’est un grand village!“ Et puis il me dit :“ Tu sais, nous allons à l’école, et nous savons que là-bas de l’autre côté de la mer – il me montre le fleuve, large à cet endroit – il y a des hommes et des femmes qui vivent, des jeunes comme nous aussi. Quand tu rentreras, dis-leur que tu nous as vus, que nous sommes ici et que nous pensons à eux. Ils penseront alors peut-être à nous“.

Une année après le voyage au Sénégal, j’ai eu droit à un budget conséquent pour un voyage à travers l’Afrique dans le but d’assurer un suivi de nos apprenants experts sur les différents projets auxquelles ils étaient affectés. Nous pouvions alors ajuster nos schémas et concepts de formation en y incluant comme élément central l’approche interculturelle dans un context professionnel, et fabriquer ainsi des outils et des supports  pédagogiques plus performants. C’était bien sûr  une occasion de poursuivre ma découverte d’une partie de ce continent, et ne l’ai pas laissé passer.

Ma première étape a été le Burkina Faso de Thomas Sankara juste après sa prise de pouvoir. Le pays des hommes intègres, et Ougadougou sa capitale la ville des amis, tout comme Bobo Dioulasso. C’était un temps rempli des promesses de changement flottant dans l’air, et l’atmosphère était plus que chaleureuse, chaude d’amitiés spontanées, de musique, de danse, on pouvait ambiancer chaque soir, partout dans les quartiers.

Ensuite direction le Niger, Niamey et ensuite le projet à Dolo et retour à Niamey, départ en bus et taxi brousse par la piste longeant le fleuve vers le nord, Assongo et l’émerveillement du marché bororo, puis la piste très sableuse vers Gao au Mali. Arrivée de nuit.

Et tout au long de ce périple qui m’a mené de Niamey à Bamako en passant par Gao, Mopti, Djenné, Ségou, cette musique m’a accompagné jusqu’à l’obsession. Quand 30 ans plus tard j’ai offert cette vieille K7 à Mory Kanté alors en visite au festival AfroPingsten de Winterthur, il l’avait complètement oubliée, cela devait être la deuxième de sa longue carrière.

Gao, l’hôtel Atlantide, cela ne s’invente pas. Le brassage des peuples songhaï, peuhl, bozo pêcheurs du fleuve, touareg bien sûr, tous subissant les effets d’une terrible sécheresse épuisant les sols de pâturages et de cultures, forçant les populations à se déplacer vers le sud, d’où surcharge de l’écosystème, déforestation, avancée du désert, cycle mortel. L’Harmattan souflait souvent à cette époque de l’année, noyant le paysage dans une poussière jaune s’infiltrant partout. Fêtes musicales, invitations, balades au bord du fleuve, palabres sans fin … Mais aussi enfants affamés et malades, fragiles au point de mourir en grand nombre, famille décimées mais fierté dans le partage.

Gao, l’arrivée, le concert de Noël, la boîte touareg, les enfants malades au village, la fête sur l’île après la grande traversée

Arrivé de nuit donc, après une suite d’ensablements et de perdition dans l’entrelac des pistes longeant la rive du fleuve. Installation à l’hôtel Atlantide. Et dès le lendemain, un sentiment de bien être, une coolitude s’empare de moi dans cette ville étirant ses quartiers le long du fleuve et si différente de toutes celles que j’avais connues à ce jour. Premier matin, en sortant de l’hôtel, je dois me rendre à la poste et demande mon chemin à un jeune garçon qui attend de proposer ses services de petit guide. Il m’accompagne dans la rue centrale bordée à droite et à gauche de petits marchés. Nous arrivons à un carrefour, il me demande s’il faut prendre à gauche ou à droite, je lui réponds que je ne le sais pas, que c’est lui le guide. Il insiste et réitère sa question, et je réponds, un peu excédé : – bon, à gauche alors! – Vous avez menti! Premier contact avec cet humour caractérisant Gao. Ce matin-là, je rencontre les deux jeunes nigérians qui étaient la nuit dernière dans le taxi brousse que j’ai conduit à bon port, Gao étant en effet un port sur le fleuve, et ils m’invitent dans leur famille où on me fait fête. Le lendemain je me trouve parmi un groupe de jeunes dont l’un me demande si je peux lui offrir une cigarette. Je sors mon paquet et le présente à la ronde à ceux qui sont devant moi, une voix s’élève alors dans mon dos : – et la justice, elle ne fume pas ? Je laisse le reste du paquet et poursuis mon chemin. Le soir à l’hôtel, je me souviens que nous sommes le 24 décembre et me prépare un peu tristement à passer Noël seul. Et puis non, un jeune vient me chercher et m’invite à un concert en remerciement du paquet de cigarettes distribué le matin, geste somme toute banal. Je suis attendu dans la cour d’une concession par un choeur de jeunes chanteuses et chanteurs, mon ami du matin, guitariste répondant au nom d’Ali Touré, et un public composé de familles ravies de m’avoir pour hôte. Soirée magnifique, beaux chants songhaï et festin de poissons du fleuve grillés et accompagnés d’un riz sauce bien relevé. Mon premier Noël en Afrique, grâce à un modeste paquet de cigarette distribué à la suite d’une petite phrase marrante, avec un retour sur investissement me faisant plonger dans le merveilleux de l’échange à l’africaine. Je suis à Gao, au Mali. Mais j’allais connaître plus poignant quelques jours plus tard. Nous étions en 1985 et la région connaissait, comme l’Éthiopie, une famine épouvantable. Cela ne se voyait pas tellement en ville, même si les marchés semblaient bien maigrement approvisionnés. Par contre, les abords de la ville se remplissaient chaque jour de nouvelles tentes de gens arrivant du désert, familles de nomades touareg et peuhl chassées de leurs zones de pâturages par une sécheresse épouvantable et l’avancée des sables qui en résultait. Les gens mouraient en masse, à commencer par les plus faibles, les enfants. L’aide de la Croix Rouge commençait à arriver et les sacs de riz stockés dans un dépôt spécial gardé par l’armée se retrouvaient vendus au marché noir. Une fin d’après midi, je rentre à l’hôtel, fatigué par une virée dans un village des bords du fleuve pour tenter d’apporter secours à des enfants bien mal en point, et m’entends une fois de plus héler : – Toubab, viens admirer le bel artisanat touareg. Contrairement aux autres fois, je décide cette fois d’y aller, un peu énervé, sans raison d’ailleurs. Et un homme me présente une belle petite boîte touareg en bois sculté recouvert d’une peau indigo bien tendue. Un bel objet je dois dire. Et je décide de la marchander en pressant le prix au maximum, sachant que l’homme doit impérativement me la vendre s’il veut apporter de quoi manger à sa famille ce jour-là. Finalement, il me la laisse à un prix dérisoire, me montrant même son admiration pour la dureté de mon marchandage. Je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps pour me dire que je suis un fieffé salaud et un pauvre con surtout de profiter ainsi de la vulnérabilité du vendeur, et sans réfléchir lui redonne 500 francs CFA, l’équivalent d’un quart d’euro actuel, tourne les talons sans faire de commentaire et le laisse sur place quelque peu interloqué. Le lendemain, au même endroit pratiquement à la même heure, le même homme m’interpelle, me disant de venir. – Mais non, je t’en ai acheté une hier! – Je veux seulement te présenter à mon frère. Et là se tient en effet un homme en tenue d’apparat, grand boubou bleu pâle, chèche indigo, collier, bourse et sabre en bandoulière, un chef touareg assurément. – Salam aleikum ! – Woua leikum salam ! Et il me dit alors : je veux t’inviter dans ma famille et t’honnorer comme un chef touareg. – ah bon, pourquoi ? Je ne suis ni chef, ni touareg. – Tu es chef parce que tu as donné les 500 francs touareg. On m’explique que le geste fait la veille sans y penser, plus pour me débarrasser de ma mauvaise conscience, est un geste de chef. Nous montons dans sa toyota et nous rendons au campement qui se trouve en bordure de la ville, sur la rive du fleuve. Et là, toute une famille m’attend avec un festin touareg, viande de chevreau grillée, pain cuit sous la cendre dans le sable, soupe et riz. Le repas est joyeux, mais je remarque un peu plus loin un couple et un enfant complètement recroquevillés sur eux-mêmes sous un arbre maigre, indifférents à ce qui les entoure. Je demande alors pourquoi ne les invite-t-on pas au dîner, et on me répond qu’il faut les laisser seuls maintenant, qu’ils sont arrivés la veille du désert avec un seul enfant, ayant abandonné les autres pour être en mesure de sauver celui-ci. Je suis incapable de sortir un mot, et la chair de poule me court sur la peau à la simple évocation de ce souvenir. C’était à Gao, au bord du fleuve Niger, au Mali, fin 1985.

J’y suis ensuite repassé plusieurs fois, mais venant du nord après la grande traversée (tu connais pijot ?). Une fois, j’avais pris en stop une femme et sa fille qui accompagnait sa mère malade à l’hôpital de Gao, quelque part entre Hagel hoc et Gao, dans un lieu ou se dressait un café des sables appelé l’Oued du vent. Je les dépose dans leur famille, des notables touareg sédentarisés logeant dans une grande concession. Le chef de famille veut à tout prix m’exprimer sa reconnaissance, et me propose de m’offir un repas pour moi et mes amis de traversée. C’est ainsi que nous avons trouvé deux piroguiers qui nous ont transportés sur une île au milieu du fleuve avec de grande bassines de riz sauce et des caisses de bière qui ont régalé une bonne vingtaine de convives. C’était d’ailleurs ma première grande traversée, et je me suis émerveillé de ce moment magique.

Ali Farka Touré a été maire d’une petite ville au bord du fleuve, non loin de Gao, et il nous a lui aussi bien accompagné sur ces routes :

Au bord  du fleuve Niger

Les enfants malades

Mopti, le port sur le Bani, un des bras du Niger. Les marchants discutent le prix des grandes plaques de sel arrivé de la région de Kidal. Les gens traversent le fleuve.

Djenné, ville magique entourée du fleuve, sa grande mosquée, les femmes bambara portant leur restaurant sur la tête, pour le déposer délicatement à vos pieds et vous servir à la demande.

Ségou et le Super Biton, 31 décembre 1989

J’avais pris la route fin décembre avec dans l’idée de me trouver à Ségou le 31 pour fêter la Saint Sylvestre en compagnie du Super Biton, groupe célèbre à l’époque et origainaire de cette ville. Après une descente plutôt épique, orage apocalyptique sur l’autoroute entre Paris et Bordeaux, en plein mois de dédcembre, freins qui lâchent subitement au milieu de la nuit, pluies dilluviennes en Espagne obligeant les autorités à fermer plusieurs autoroutes, panne d’essence à 3 heures du mat, la série s’achevant le capot dans une mini dune de sable barrant la route au milieu de la nuit à l’entrée du désert. Je fais réparer le radiateur crevé et d’autres bricoles dans l’oasis de Beni Abès et repars sans savoir que j’allais tomber mon moteur quelque 700 km plus au sud suite au choc avec la dune. Mais un allemand passe par là et m’aide à recaler le moteur dans la boîte de vitesse et à ligaturer le tout au moyen d’une sangle, me permettant de poursuivre la piste jusqu’à Tessalit, 700 km plus bas, où un touareg m’achète la bagnole en kit pour une modique somme, comme on peut le comprendre. Je poursuis la route en compagnie de mon sauveur allemand, nous repassons par Gao, Mopti, et nous nous séparons le 31 décembre à Segou, mon compagnon de route préférant rejoindre Bamako sans s’arrêter. Je prends une chambre dans le petit hôtel planté au bord du fleuve et m’écroule dans une sieste si profonde qu’il me faut toute mon énergie et ma volonté pour en émerger deux ou trois heures plus tard. Je sors dans la rue complètement largué par ce sommeil agité et peu réparateur, me souvenant alors que j’étais venu ici pour peut-être avoir la chance d’entendre ce groupe. Je demande à une femme dans la rue si le Super Biton … – Oui, je crois bien qu’ils jouent ce soir à la maison du Peuple. Quelle chance incroyable, c’est l’Afrique, quoi! Je vais à la maison du peuple et effectivement, le groupe se produit devant un public qui doit comprendre la totalité des habitants de cette bourgade qui fut autrefois la capitale du Macina (lire la saga de l’empire bambara, Ségou, Les murailles de terre, La terre en miette, de Maryse Condé). Je me rends au bar où un jeune seul et triste s’achève à la bière locale. Je lie connaissance avec celui qui s’avère être le chanteur guitariste vedette du groupe, je veux parler de Mama Sissoko en personne, se consolant comme il pouvait dans l’alcool d’avoir été exclu du groupe par les militaires alors au pouvoir, pour le simple fait d’avoir osé osé critiquer je ne sais quel ministre corrompu. L’entracte arrive, le reste du groupe nous rejoint et nous buvons ensemble avant la reprise. Je me dis que j’ai une chance incroyable de tomber ainsi quasiment par hasard sur le groupe qui était le but de ce voyage. Le lendemain, je suis invité chez Mama Sissoko pour le petit déjeuner, et nous retrouvons les autres membres du groupe plus tard pour l’apéritif à mon hôtel, où nous devisons joyeusement. Je reverrai Mama quelques années plus tard au festival AfroPingsten de Winterthur, où du beau monde nous a ravis des années durant. Le groupe sera dissous par la junte quelques mois plus tard. Je les avais découvert lors d’un concert au New Morning à Paris, et nous pouvons bien nous en offrir une petite tranche, n’est-ce pas ?

Portraits

Qu’en est-il aujourd’hui de ce pays si vaste de ses espaces, de la richesse des cultures qui y croissent et s’y croisent et de la grandeur d’âme de ses habitants. Des tueries inter ethniques succèdent à des raids meurtriers de milices jihadistes armées jusqu’aux dents grâce à l’arsenal de l’armée de Kadafi acheté avec l’argent de la cocaïne qui transite par là depuis une vingtaine d’années, les mafia sud américaines en ayant décidé ainsi, drogue qui est débarquée au vu et au su de tous sur le port d’Abidjan et qui remonte par les voies du Sahara jusqu’au marché européen. Et c’est ce qui finance les armes de petits groupes très mobiles que nos soldats combatent en vain dans une guerre sans fin et dangereuse. Kidal n’est plus, de même que Tombouktou. Que reste-t-il de Djenné, de Bandiagara en pays dogon ? Pleure Mali, ô pays bien aimé.

Et celle qui incarne peut-être le mieux ce monde perdu, la grande griote Maa Hawa Kouyate nous chante la mélopée mandingue

Laissons maintenant la parole au poète :

Ecoute : le tam-tam s’est tu ; le sorcier peut-être a livré son secret

Le vent chaud des savanes apporte son message.

L’hippocampe déjà m’a fait un signe de silence.

L’Afrique va parler.

Car c’est à elle maintenant d’exiger :

J’ai voulu une terre où les hommes soient hommes

et non loups

et non brebis

et non serpents

et non caméléons.

J’ai voulu une terre où la terre soit terre

Où la semence soit semence

Où la moisson soit faite avec la faux de l’âme, une terre de

Rédemption et non de Pénitence, une terre d’Afrique.

Des siècles de souffrance ont aiguisé ma langue

J’ai appris à compter en goutes de mon sang, et je reprends

les dits des généreux prophètes

Je veux que sur mon sol de tiges vertes l’homme droit porte

enfin la gravité du ciel. »

Aimes-tu l’aventure, ami ? Alors regarde

Un continent s’émeut, une race s’éveille

Un murmure d’esprit fait frissonner les feuilles

Tout un rythme nouveau  va térébrer le monde

Une teinte inédite peuplera l’arc-en-ciel

Une tête dressée va provoquer la foudre.

L’Afrique va parler.

L’Afrique d’une seule justice et d’un seul crime

Le crime contre Dieu, le crime contre les hommes

Le crime de lèse-Afrique

Le crime contre ceux qui portent quelque chose.

Quoi ?

un rythme

une onde dans la nuit à travers les forêts, rien – ou une

âme nouvelle

un timbre

une intonation

une vigueur

un dilatement

une vibration qui par degrés dans la moelle déflue, révulse dans

sa marche un vieux cœur endormi, lui prends la taille et vrille

et tourne

et vibre encore, dans les mains, dans les reins, le sexe, les cuisses

et le vagin, descend plus bas

fait claquer les genoux, l’article des chevilles, l’adhérence des pieds,

ah ! cette frénésie qui me suinte du ciel.

Mais aussi, ô ami, une fierté nouvelle qui désigne à nos yeux le peuple

du désert, un courage sans prix, une âme sans demande, un geste sans

secousse dans une chair sans fatigue.

Tâter à ma naissance le muscle délivré et refaire les marches des

premiers conquérants

Immense verdoiement d’une joie sans éclats

Intense remuement d’une peine sans larmes

Initiation subtile d’un monde parachevé dans l’explosion d’or

des cases, voilà, voilà, le sort de nos âmes chercheuses, et vous

voulez encor vous épargner tout ca ?

Allons, la nuit déjà achève sa cadence

J ‘entends chanter la sève au cœur du flamboyant…

(1944)

In, « Léopold Sédar Senghor : Anthologie de la nouvelle poésienègre et malgache de langue française », Presses Universitaires de France, 1948

Un enfant seul dans la rue, il y en a des milliers. La jeune fille qui apporte le lait. Maison de maître