premiers pas au Maghreb

Tout est parti d’Aiguèze, à l’été 1970.

Arrivée le matin à Alger après une nuit de traversée avec un couple d’amis, le quatrième larron doit nous rejoindre au café xxx et se fait attendre. De jeunes algériens nous invitent dans leur famille, dans le quartier populaire de Bab-el-oued. Tout de suite nous sympathisons, nous sommes accueillis, recevons une chambre à partager, les gens viennent des alentours pour nous saluer, discuter, nous emmener dans de longues balades à travers la ville que nous découvrons quartier par quartier, les plages, le bord de mer, ils nous perdent dans le dédale de la casba d’Alger. Nous sommes en 1970, moins de dix ans après la bataille d’Alger et ses horreurs, huit ans après les accords d’Évian, sans parler d’un certain octobre 1961, en plein Paris…  Et c’est là que j’ai appris le sens des mots accueil, hospitalité, respect et amitié, humanité en toute simplicité. Le vieil homme à qui je demande s’il a fait la guerre avec ou contre les français me regarde profondément et me répond : »on ne parle plus de cela, il fallait la faire, contre l’état français et son armée, pas contre le peuple français. Et maintenant les français sont nos frères, bienvenue dans ma maison «  … Et les gens rencontrés partout et à chaque instant allaient nous offrir l’une des plus belles expérience de notre vie et le début d’une passion qui dure toujours. J’ai retrouvé des moments de cette tranquille intensité quinze ans plus tard en descendant dans le grand sud. Là, nous allions vers l’ouest, et une fois le groupe au complet nous nous sommes mis en route, en stop pour Tlencem, Oran, Oujda au Maroc, un autre monde. Les douars,les kasbas fabuleuses, Fès, Meknès, Marakech, les plages et la houle de l’Atlantique, retour à Casa aussi, le galop du petit pur sang arabe volant littéralement au dessus de l’oued desséché. Une nuit dans le labyrinthe de la casba de Fès, nous découvrons le kif avec de vieux hommes et un jeune doit nous raccompagner par le dédale de ruelles et de terrasses, les cours, patios, complètement jetés que nous sommes par cette première expérience du kif.. Je portais le maillot de l’arrière central de l’équipe national de foot, Abdel Aziz je crois, le numéro 9, ou le 7, qui nous avait pris en stop et me l’avait offert, et ce maillot nous ouvrait toutes les portes.

Marrakech, Essaouira, et remontée pour moi . Poursuite du voyage pour les autres.

L’Algérie, nous avions vécu par procuration le drame du retour des pieds noirs dans nos écoles, nouveaux camarades meurtris et repliés sur leur malheur, la guerre lointaine dont on parlait peu, les trains de nuits remplis de troufions en permission, ou qui partaient pour deux ans de Djebel, ou en revenaient, les généraux félons, et ce n’est que quelques années plus tard qu’un documentaire de la BBC nous montra ce jeune ministre de l’intérieur de la république vociférer contre  « toute cette vermine, cette racaille, ces bandits que la République ne saurait tolérer et allait écraser comme des cafards … » (on peut youtuber  le discours de F.M. dans les Aurès, 1954). Plus tard nous lirons les auteurs algériens qui nous donneront leur version. J’avais eu quant à moi l’occasion en travaillant dans l’entreprise de mon père de côtoyer le chauffeur avec qui je partageais de longues tournées de livraison jusque dans les moindres recoins du plateau de Langres et qui m’avait dit un jour «  Baptiste, ce qu’on nous a obligés à faire, jamais je ne pourrai te le dire. » J’avais 15 ans, et 35 ans plus tard quand je l’ai revu, détruit par ce traumatisme, je me suis souvenu de ce qu’il me disait alors, du vieil homme, et des amis rencontrés lors des grandes traversées. Et la suite fut presque plus tragique encore, l’autre sale guerre menée par … contre le peuple algérien, et qui perdure. Nous disions parfois : le jour où l’Algérie sombrera, … et ce fut pire que tout ce que nous pouvions imaginer alors. Mais avant cela, j’ai pu y retourner une dizaine de fois, et toujours avec un plaisir renouvelé, épaté par l’accueil des algériens.

Alors, des livres à lire bien sûr, pour un voyage à bien des égards poignant.

Et d’abord la suissesse Isabelle Eberhardt (1877-1904) dans Yasmina : „Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre de nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et peut-être communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara.“

Boualem Sansal, Le serment des barbares, L’enfant fou de l’arbre creux, Harraga, poignant, Le village de l’allemand.

Yasmina Khadra, les enquêtes du commissaire Llob, Morituri, L’automne des chimères, sur l’algérie des années de plomb, mais aussi Ce que le jour doit à la nuit, et l’histoire d’un boxeur sont aussi des histoires poignantes qui nous touchent.

Une enfance algérienne, textes recueillis par Leïla Sebbar „… dans l’Algérie natale (Al Djazaïr), à la fois douce, opulente, âpre, violente, meurtrie par la colonisation, puis la guerre de libération. Le regard de l’enfance restitue à ces moments particuliers leur atmosphère joyeuse tendre, comique ou grave.“

Et surtout, d‘Assia Djebar, de l’Académie française : L’Amour, La Fantasia, qui répond „si bien“ à mon ami chauffeur (ce que on nous a fait  faire …), Vaste est la prison, La Femme sans sépulture, La Disparition de la langue française, et tous les autres.

Lire aussi absolument Pierre Sang Papier ou Cendre – Algérie 1830-1962 de Maïssa BEY

Je viens de terminer le bouleversant livre de Malika Mokeddem : Le Siècle des sauterelles

Noté dans le Canard du 26 juillet : Le fou du roi du romancier marocain Mahi Binedine. L’article mentionne son grand succès Les Étoiles de Sidi Moumen  (2010)“sur une poignée de miséreux d’un bidonville de Casa, devenus les kamikases des attentats de 2013 et dont Nabil Ayouch a tiré le film impressionnant en 2012, Les chevaux de Dieu .

L’article nous rappelle aussi que le soulèvement actuel du Rif dure depuis des mois …

Et aujourd’hui, tout bouge à nouveau de l’autre côté de la Méditerrannée, de nouvelles exigences sont en jeu et s’expriment dans un rendez-vous avec l’histoire que les algériennes et les algériens n’entendent pas manquer cette fois : le peuple algérien se soulève à nouveau, femmes et jeunes en tête, pacifiquement mais déterminé comme jamais, comme … les gilets jaunes pourrait-on oser affirmer. J’ai même rencontré des algériens heureux mêlés aux GJ dans les manifs. La convergence des luttes se dit, mais ne s’organise pas encore. Tout commence avec le dit : au commencement est le verbe.

Et pour chanter ce nouvel éveil à l’espérance démocratique, un peu de „vieux“ rai des années 80 qui nous rappelle si besoin en était que les algériens sont eux-aussi des rois de la musique, en ce qu’elle exprime la révolte et les aspirations d’un peuple.

Sahraoui et Fedela : Shab el Baroud :

Cheb Sahraoui & Chaba Fadela :