vers le nord

La magie de la lumière, l’apprentissage de la liberté, Stockholm, les amis, les fêtes, les grands espaces du nord, et … l’ouverture vers l’Afrique.

img_21

Comment définir mon expérience suèdoise ? Première installation durable dans un autre pays, ma première expérience de migrant (de mon plein gré). Apprentissage de la liberté, passage à l’âge adulte, sans rien exagérer non plus, il y avait beaucoup d’adolescence dans les sorties, les activités de plein air et autres jeux de découverte.

Un résumé dynamique oh! chaud mon thé!

Nanning, Guangxi, janvier 2016. Installation à Stockholm, séparation difficile après un an, je rentre, je reste ? Finalement je reste après un beau voyage de 3 mois à travers le Mexique et le Guatemala, retour par Belize et le Yucatan. Et puis je m’adapte à ce nord si attachant, fais plusieurs métiers comme maçon (j’avais fait l’apprentissage chez les compagnons à Paris, je le refais à Stockholm, autres lieux, autres techniques). Je suis aussi cuistot, décorateur de théâtre, postier, bref, les années sans soucis, adorant la nature du nord, captivé par sa lumière, ses étés, ses hivers, la Baltique, l’archipel, et cette grande liberté. Un jour vers 35 ans,  je me fatigue du bâtiment et trouve une opportunité  de devenir prof de français pour les coopérants suédois en partance pour les pays francophones : école plantée sur une île de l’Ångermanälven dans l’Ångermanland (Adalen 31, vous vous souvenez, le film qui relate l’histoire des grandes grèves du nord en 1931, les grévistes tués par l’armée suédoise au bord du fleuve cité plus haut), c’est là que j’ai débarqué, à Lunde, avec ma valise, toutjours en carton,  en pleine tempête de neige à ne pas voir le bout de son nez, un fleuve du Norrland suédois, la Suède comme dans vos rêves, à Kramfors, au nord de Sundsvall. Cours intensifs, vie du nord non moins intense. Et très vite, par mon boulot de formateur en FLE et interculturel, je découvre l’Afrique, le Sénégal, Dakar, puis Joal, le village de Senghor, et c’est ma troisième naissance : »mais voyons, mais c’est bien sûr !… » C’est là que je rêvais d’aller, depuis mon enfance (ne me demandez pas pourquoi), et chaque année à cette époque je descends depuis le nord par la Sahara en Afrique de l’Ouest ( tu  connais pigeot ? ), découvre le monde touareg, Kidal, Tessalit, Agel hoc, Gao, jusqu’au fleuve Niger, le Mali adoré, le Burkina Faso de Thomas Sankara, la musique mandingue, les fêtes, les misères, les moments d’humanité splendide, les rencontres, les villes magiques que sont Agadès, Djenné, Mopti, Ségou, les oasis aussi… les nuits de l’Abidjan d’alors, Grand Bassam, la Guinée et le Fouta Djallon, Ziguenchor, j’y vais aussi avec des groupes d’experts suédois et norvégiens que je dépose délicatement (je pèse mes mots) sur leurs projets de foresterie, agronomie,… je pousse même jusqu’au Zaïre d’alors, la RDC d’aujourd’hui : les nuits folles de Kinshasa, Matonge, la Place Victoire. Nous sommes en 1985, l’année de l’explosion du SIDA, que les kinois appellent « syndrome d’inhibition des amoureux », et s’enivrent  de folle rumba congolaise et de bière « conjoncture » (la bière locale, moins bonne mais moins chère, que l’on boit quand on est « conjoncturé », c’est-à-dire dans une mauvaise passe, comme l’Afrique, quoi !). Au cœur de cet immense pays, je rends visite aux missionnaires batistes dont je suis le prof préféré en Suède (par mon prénom !). J’en reviens sur  des bateaux improbables naviguant sur des fleuves immenses et puissants.img_29

Vie entre Norrland, Sahara et ouest africain, je me balade littéralement dans cette vie et me réveille une nuit avec le sentiment de vide, de solitude dans toute cette finalement vaine agitation. Un poste se libère à l’école suisse de Paris, j’embarque quelques affaires dans une vielle Volvo, et quitte la Suède pour Paris et l’École suisse. Trois mois plus tard, une rencontre allait changer le cours de mon existence, ma quatrième naissance, la plus belle, la chance de ma vie.

Pour le délayage

Passage d’île en île dans un archipel de possibles baigné de lumières envoûtantes et une nature généreuse en sensations qui me rappelaient beaucoup mon plateau de Langres natal, en mieux, hivers, glace, neige, étés somptueux,de l’eau partout, lacs, Baltique, grands fleuves puissants, älvar, îles, öar, tout un monde à découvrir, terrain de jeux sans fin en toutes saisons, et cette ville trônant au milieu de ces beautés, ses îles-quartiers, ses chemins cachés, ses bords d’eau, ses parcs. Rencontre avec une société apaisée, ouverte et sérieuse, se construisant dans le dialogue et le respect d’autrui, même si cela paraît peut-être cul cul la praline de le dire ainsi. Brassage, amitiés, nouvelle langue et nouvelle manière de fonctionner à découvrir. L’intégration heureuse, car pensée : c’est le seul pays où il était conseillé de manière répétée aux nationaux de s’adapter eux aussi, en retour, aux hôtes qui arrivaient, pour le plus grand profit de tous. Et puis la parité femme homme, pas encore réalisée, mais en chemin, en marche soutenue sans être forcée. C’était agréable d’avoir à s’intégrer dans une société qui fonctionnait, et reste aujourd’hui un modèle de vertu. Il s’agissait de fonder ma formation à l’autonomie sur une démarche citoyenne. Des couples amis faisaient des bébés, fondaient des familles, dans une situation sociale favorisée par le soutien de la collectivité : les congés parentaux passaient alors à 12mois, à partager entre mère et père, des crèches s’ouvraient dans les quartiers, des mères travaillaient pendant que les pères s’occupaient de la maison, toute une modernité se mettait en place sans heurts et dans la compréhension générale. Le tout baignant dans ce que j’appellerai le romantisme scandinave, August n’était jamais bien loin non plus. Cela a sans doute évolué depuis, et Stockholm qui comptait un million d’habitants en 1987 a vu sa population doubler en 20 ans : je ne reconnaissais plus mon dernier quartier, boboïsé, comme cela est décrit dans le livre de Karl Ove Knausgaard Min kamp, Mon combat, et les parcs avaient été en bonne partie construits.

 

 

Mais aussi, travail du négatif oblige l’autre face de la médaille n’était pas absente non plus dans de nombreux aspects  de la vie sociale : la mauvaise conscience, avec la pièce de théâtre Tåget, le train, ravivant le travail de mémoire sur la période 1935-1945, la montée de différentes mafias, y compris au cœur même de l’état social démocrate, une forme de misère sociale, toutes classes confondues, et sa conséquence, l’alcoolisme collectif et solitaire, brutal, avec tous ces vices, dont le pire de tous, la violence faite aux femmes, un vrai drame que l’on ne remarque qu’après quelques années, véritable fléau dans un pays à ce point avancé dans ce combat pour la justice faite aux femmes. Combien de familles éclatent sous les coups assénés sous l’emprise de l’alcool. La plupart du temps, il n’y a qu’une seule fois, et chacun repart se reconstruire de son côté. Une certaine corruption, des ventes d’armes derrière les grands principes. Et l’assassinat d’un premier ministre, quasiment sous l’œil de la police. Je l’ai rencontré plusieurs fois dans la rue, Olof, parfois avec son épouse, c’était un trait de Stockholm époustouflant pour nous français, la proximité des élites politiques. Chaque fois il y a eu un échange de mots,  en français qu’il maîtrisait parfaitement. Une fois dans un train, alors dans l’opposition, allant à un meeting à Borlänge.
Et puis cette violence de la part de bandes d’ados qui pouvait exploser brutalement certains vendredi soirs.

Norrland

 

 

Cet hiver-là

Mon premier hiver dans le Norrland s’annonçait somptueux, tout était si nouveau, si différent de ma vie dans la capitale et de tout ce que je connaissais alors et qui avait pris un coup de vieux, de répétitif, si bien que finalement un certain ennui avait fini par s’y installer comme chez lui. On a toujours besoin „d’un certain temps“, qui est plus long que ce que l’on imagine, avant de s’apercevoir que l’on a envie de changer de vie, de découvrir d’autres horizons, de se donner d’autres buts, de changer d’air, y compris de celui qu’on respire. Paysages ouverts, nuit polaire, enfin quasi, et donc autre rythme de vie baignant une activité toute neuve. Avec Jorge, nous n’étions  d’abord pas du tout amis, tout était même prétexe à nous opposer, sans raison d’ailleurs, c’était juste ainsi, je crois que je l’irritais, nouvellement arrivé voulant tout changer, et son irritation me perturbait et me frustrait. Et puis un jour, il est venu à moi dans le cadre d’une activité syndicale je crois, et m’a dit qu’il s’était trompé sur mon compte et en était désolé. Je lui ai répondu que je ne voyais pas où était le problème, et sans que je comprenne vraiment ni pourquoi ni comment, comme si j’avais su que ce moment arriverait, devait arriver, qu’il s’inscrivait dans l’ordre naturel des choses, nous sommes d’un coup devenus les meilleurs amis du monde. Tout était devenu fluide entre nous, tout était occasion de nous voir, nous parler, et elles étaient nombreuses dans un internat bloqué sur une île même traversée par un grand pont qui venait s’y poser et en rebondissait pour repartir rejoindre l’autre rive (il était à l’époque le plus grand pont de je ne souviens plus quelle entité, Scandinavie, Europe ?). Nous étions devenus inséparables. L’isolement par rapport au monde extérieur était grand, ou du moins le lien s’opérait-il sur d’autres modes que ceux auxquels on est habitué, rendant la vie en interne relativement intense : cours intensifs en immersion totale, préparations improvisées en continu, dîners, petites fêtes, réunions pédagogiques et administratives, formations diverses, sans oublier quelques belles virées sur les collines bordant le fleuve, à Höga Kusten, petit paradis nordique, à ski de fond à travers les forêts, et dans ces öpna landskap baignés souvent, mais pas toujours, d’une lumière à bien des égards ensorcelante. Tout était à faire dans ce centre d’apprentissage intensif de langues issues de pratiquement toutes les parties du monde, et tout était sujet à discussions et à échanges: nos expériences, nos pays d’origine, nos cultures respectives, notre apprentissage actuel d’un nouveau métier consistant à former les experts en tout genre en partance vers leurs lieux de travail de par le monde. Jorge m’avait même invité deux ou trois fois dans sa famille, une épouse charmante et deux petites filles adorables. Ils venaient de Colombie, et devaient partir y passer Noël cette année-là. Quelques jours avant leur départ, un soir, il passe au bureau (nous travaillions souvent tard le soir, quand il n’y avait pas de fête, de rencontre à thème ou je ne sais trop quoi d’autre), et m’apporte deux cassettes qu’il venait d’enregistrer : -Tiens, je suis sûr que tu aimeras cette musique, même si rares sont les personnes à l’aimer. Les suites pour violoncelle de Bach par Pablo Casal. Comment avait-il deviné qu’en effet cette musique me parlait, et elle me parle encore ? Toujours est-il que je suis reparti à Stockholm pour passer les fêtes dans mon nouvel appartement de Krukmakargatan, et je n’ai pas arrêté d’écouter ces cassettes tout au long de cette période de vacances. Retour à Sandö début janvier, l’hiver est plus que jamais là, fleuve gelé, neige couvrant le paysage grandiose. Et dès mon arrivée, on m’apprend que Jorge et toute sa famille étaient dans le 747 qui s’est écrasé et a pris feu au décolage à Madrid, aucun survivant. Je les ai souvent écoutées, ces suites pour violoncelle, cet hiver-là, message postume me faisant revivre dans le manque, l’absence définitive, cette amitié pour ainsi dire mort née. Alors pour revivre ces moments, j’ai préféré cette fois du prêtre roux cette Cello Sonata in E Minor RV40 – Mov. 1-2/4, emprunte d’une profonde mélancolie, peut-être elle-même issue des brûmes qui enveloppent parfois la Sérénissime. On pourra toujours les retrouver, les fameuses suites, celles de Jorge et de Pablo.

C’est aussi cet hiver-là, mais plus tard, nous devions être début mars, à l’approche du dégel et de la débâcle qui s’ensuivrait, une famille d’élans s’était portée sur la glace pour traverser le fleuve. Mais par le mitan, la glace est faible du fait du courant, un jeune élan – les suédois disent en kalv, un veau – s’y était aventuré et avait eu le malheur de passer au travers. Le pauvre animal se cramponnait au rebord solide de la glace, mais ne parvenait pas à s’y hisser, empêtré par ses longues jambes et son poids surtout. Toute la horde était là autour de lui, restée pour le soutenir et l’accomagner solidairement dans l’épreuve, depuis le matin et jusqu’au soir. On avait essayé l’hélicoptère, sans succès, trop difficile et dangereux, et tout le monde attendait. Vers le soir, le jeune élan a fini par lâcher prise, aspiré par l’eau noire. Et la horde est repartie tristement, au pas, tête basse, avant de se fondre dans le brouillard enveloppant ce triste jour qui s’était à peine levé d’ailleurs, durant cet hiver-là, à Sandö, au milieu du fleuve Ångermansälven.

Un autre hiver, glacial et clair, les aurores boréales bruissaient souvent au dessus de nos têtes, comme cette nuit-là. Un concert avait été organisé sur l’île d’à côté, Swanö, reliée à Sandö par une route nouvellement construite. Folketshus, maison du peuple, une vaste salle des fêtes et une scène sur laquelle avait été invité un groupe de percutionnistes africains vivant à Stockholm. Début bon enfant, les familles du coin sont bien représentées, le personnel de l’école et les étudiants en nombre aussi. Danse sympa jusqu’à minuit, puis les musiciens quittent la scène et semblent se préparer à partir. Quelques uns d’entre nous montent alors sur la scène et s’approprient les instruments laissés là, dans de timides essais rythmiques incongrus et maladroits, qui ont cependant le mérite de faire revenir les vrais artistes. Et ils s’y remettent sans bargouiner, leurs mains battant les peaux tendues, leurs corps nous livrant les rythmes ancestraux, et la foule se bouge les fesses et le reste, heureuse de se livrer sans trop de retenue, puis sans retenue du tout, visages ravis barrés de bananes radieuses, yeux brillants, corps en mouvement. Et cela ne s’arrête pas, monte dans ce qui devient vite une transe collective et réciproque, batteurs de tam tam et danseurs unis par un fil invisible. „Muscles délivrés dans une chair sans fatigue“, pourrait-on dire avec le poète, enfants et adultes mélangés, corps en sueur. De temps en temps, il faut bien sortir du bastu (sauna en suédois) fumant des corps pour aller dans le froid, pieds plantés dans la neige, se laisser enlever par les immenses brassages de particules colorées dans la nuit cristalline, l’aurore boréale est au rendez-vous, enchanteresse comme nous enchantent les rythmes dûment frappés vers lesquels on redescend ensuite se plonger, dans un bain de vapeur odorante. Et rien ne semble devoir ni même vouloir s’arrêter jamais, jusqu’à épuisement progressif des acteurs quittant le parquet de danse les uns après les autres, jusqu’à extection du combat faute de combattants. Et puis on repart dans la nuit qui bruit encore sous les draperies vertes, vers l’autre île, la magie du moment de transe collective se prolongeant dans la marche sur la neige crissant sous les pas. C’était une nuit émouvante et glacée sur le fleuve Ångermansälven, fin février d’un hiver somptueux.

 

 

Quelques semaines plus tard, Tesfa et Mohamed, deux collègues amis m’entraînent dans une virée nocturne direction Umeå où a lieu le festival de jazz du même nom. Route rectiligne du nord, blanche et bordée de forêts sombres, arbres lourds de neige, nuit noire, paysage sans fin qui endort presque, mais gare aux élans qui traversent, si on les voit trop tard, on les tue et ils vous tuent en s’écroulant du haut de leurs longues jambes écrasant le véhicule qui devient cercueil plié, aplati. Toujours est-il qu’aux notes du „I just came to say I love you“ de Stevie Wonder, nous arrivons dans la cité estudiantine et allons de bars en hôtels apprécier ici et là divers concerts, jusqu’à celui pour lequel nous sommes venus, je veux parler du grand Mike in person et sa trompette magique. Pas d’aurore boréale dans le ciel cette nuit-là, mais s’échappant de la trompette, si, quelque chose qui nous emmène au loin très loin, et que mon plus jeune fils m’a offert 30 ans plus tard. Alors, en souvenir des amis d’alors aujourd’hui disparus, the King of blues in Kind of Blue, on ne s’en lasse pas.

Il faudrait aussi parler des printemps qui explosent et font exploser les coeurs avec l’arrivée par le nord de l’anticyclone sibérien, des étés qui peuvent être si pourris qu’ils désespèrent humains et autres êtres vivants, des automnes à la lumière si intense qu’elle découpe comme au scalpel les paysages en plans nets et précis, juste avant la montée des brouillards qui plonge vite trop vite les êtres dans la sombritude hivernale. Cette nature si belle cachait cependant bien des blessures : les fleuves étaient empoisonnés au mercure que secrétaient impunément les grosses usines de pâte à papier, qui en plus relâchaient dans l’atmosphère des nuages aux odeurs terribles, et la première fois que l’on montait en train vers ces latitudes, le compartiment pouvait tout à coup être envahi par cette pestilence qui faisait craindre que les autres voyageurs aillent penser que vous en étiez responsable, non, je vous jure, ce n’est pas moi… L’aigle pêcheur en bien mauvais état constituait un marqueur de son milieu naturel en tant que „sommet“ de la chaîne alimentaire. Les coupes à blanc dans ces forêts sans fin étaient cachées de la route par une mince bordure d’arbres encore debout, mais la vue des airs donnait un aperçu peu reluisant avec ces grandes plaques ratiboisées qui conféraient à la forêt des allures de lèpre Et puis, last but not least, le fameux nuage de Tchernobyl qui s’était miraculeusement arrêté net à nos frontières avait envahi le nord de la Scandinavie, forçant les peuples sami à abattre leurs rennes par dizaines de milliers, et souillant pour des milliers d’années ces immenses étendues qui auraient pu devenir le jardin potager et fruitier de l’Europe grâce à la lumière sans fin des mois d’été. Rien de cela n’est visible, mais est bien là. Comme sont là et très peu visibles les immenses usines de stockage des gafa : puissantes machines à brasser nos données qui n’ont plus rien de personnelles à ces latitudes pour profiter du froid et de l’électricité relativement bon marché produite par les puissants älvar. Internet plus fibre optique, stockage plus transport des données répondent pour au moins un degré de réchauffement climatique. Pour ne pas parler de la consommation en énergie nécessaire pour faire fonctionner – et refroidir – cette immense toile d’arraignée (une année de la production d’un réacteur nucléaire nécessaire en Suisse, 8 millions d’habitants, il y a une dizaine d’années déjà, pour alimenter le réseau des réseaux). N’a-t-on pas assisté l’été dernier à un embrasement des forêts suédoises, ce qu’il était difficile, voire impossible, d’imaginer il y a 30 ans ? Ainsi va le monde que même des régions périphériques que l’on croyait plus ou moins à l’abri peuvent être bouleversées par les changement irréversibles de ces 40 dernières années. Tout n’est pas parfait, y compris au royaume de Suède. Qu’avez-vous fait du monde que vous nous laissez ? me demandait mon plus jeune fils dernièrement.

 

 

De retour il y a trois ans sur l’île de Sandö transformée en centre d’accueil pour réfugiés syriens, nous y avons rencontré des familles qui s’entassaient à 5 ou 6 dans les chambres des étudiants d’alors et disposaient d’un bus le matin et d’un le soir pour sortir de ce ghetto. Elles nous disaient, en pleine guerre qui ravageait et ravage encore leur pays, ne souhaiter qu’une chose, y retourner au plus vite plutôt que de rester dans cet ennui sans fin. Plus au nord à Vilhemina, un quartier entier est devenu africain, et tout semble ne pas trop mal se passer, ce qui n’empêche pas le parti souverainiste anti émigration de réaliser des scores en progression constante aux élections. Et plus haut encore à Sorsele, une femme nous racontait sa rencontre dans un cours de suédois pour étrangers avec cette jeune femme syrienne qui avait laissé échapper sans pouvoir la retenir sa petite fille qu’elle n’avait pu sauver de la noyade dans le naufrage de leur barque entre la Turquie et la Grèce, son mari et son fils ayant eux aussi disparus dans cette catastrophe qui se répète des millierss de fois en Méditerranée. Mais elle avait fini par retrouver leur trace, sortis eux miraculeusement indemnes de la catastrophe, dans un camp de réfugiés en Allemagne, et après bien de péripéties, ils étaient enfin réunis en Laponie dans la douleur de la perte d’une des leurs sur la longue route de l’exil. „Du ska bli svensk, min dotter, tu seras suédoise, ma fille“ écrivait une autre mère qui s’était battue pour ne pas connaître ce malheur de perdre la sienne sur la route de l’exil. Combien arrivent, combien n’arrivent pas ?

L’écrivaine afghanne Nadia Hashimi, qui vit aujourd’hui aux USA, raconte dans sa trilogie – La perle et la coquille, Si la lune éclaire nos pas, Pourvu que la nuit s’achève – „les tourments et les espoirs de tous les exilés, toutes les souffrances subies au nom de l’obscurantisme, et la longue route remplie de tant de pièges pour s’en échapper“.