vécus, expériences, émotions

nous sommes tissés de l’étoffe dont sont faits les rêves.

 

 

„Le temps trompeur nous dissimule ses traces, mais il passe, rapide“ dit le poète Li Po, qui ajoute : „Vous gardez peut-être encore le caractère gai de la jeunesse – mais vos cheveux sont déjà tout blancs; et à quoi bon vous plaindre?“

L’existence n’est-elle que la somme de nos expériences et de toutes les émotions qu’elles génèrent ? Nos émotions génèrent-elles le spirituel ou bien sont-elles le spirituel, la part spirituelle de notre expérience ? Ou encore : l’expérience en tant que telle est-elle le spirituel ? “Écoute plus souvent les choses que les êtres / la voix du feu s’entend / Entend la voix de l’eau / écoute dans le vent le buisson en sanglots / C’est le souffle …“ Et aussi : “Les hommes autour de nous vont-ils bien, ont-ils mal, et pourquoi souffrent-ils, pourquoi ont-ils mal ? Rien de ce qui arrive autour de nous ne nous est étranger dans la mesure où nous sommes hommes, une partie de l’humanité“.

Les voyages nous ont appris le monde, une toute petite partie du monde seulement et non sa globalité. L’expérience est une approche infinie vers cette globalité qui nous contient, nous permettant de saisir le devenir monde du monde.et ce bénéfice est réel, parce que nous avons droit à ces élargissements, et, une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions“.  Il ne s’agit pas, nostalgiques, de „jérémier“ sur le passé, mais de nous approprier notre mémoire, de nous rappeler l’état du monde, disons à nos 20 ans, et de faire un constat de ce qu’il en est aujourd’hui de la force des choses. Comment nous en avons pris possession et ce que nous en avons fait, tel que nous le laissons aux générations qui arrivent, à commencer par nos enfants.

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Aiguèze,  une expérience qui allait me profiter toute ma vie, qui me sert encore aujourd’hui. Deux frères et leur beau-frère sur leurs chantiers de maçonnerie, leurs épouses à l’auberge ou à la comptabilité, la PME familiale montée au jour le jour, au travail et au courage, dans la joyeuseté aussi, exemplaire. Sur ma route pour Marseille où m’attendaient trois années à l’ESCAEM, j’avais, on m’avait trouvé cette place de manœuvre pour un mois et demi, pour un salaire de 1000 FF (très bien) nourri et logé. Rien n’était impossible : abattre ce mur de pierres et le reconstruire, refaire cette toiture par temps de mistral (3-6-9 à l’époque où les barrages sur le Rhône ne l’avaient pas encore plus ou moins cassé), des terrassements assez gigantesques, ma spécialité de manœuvre, à la pioche, pelle et brouette, service de quatre ou cinq maçons à la bétonnière et à la corde pour monter le tout : que de blagues, que de rigolades, que ma joie demeure! Les journée commençaient parfois à cinq heures pour devancer les grosses chaleurs, casse-croûte à 9 heures, à base de rosette d’Ardèche, de fourme d’Ambère et autres pelardons, le tout arrosé de côtes du rhône et/ou … de côtes du rhône, retour vers 15 heures, sieste au bord de et dans l’Ardèche, et le soir service à l’auberge aux grillades. Puis une bonne pétanque sur la place jusqu’au milieu de la nuit. Des fêtes de villages, bals, virées dans la garrigue, descentes des gorges en canoë, entre autres festivités. Et à la finale, un petit salaire  –„tu me bouffes des ronds ! était le leitmotiv – pour un, deux ou trois mois de voyage à suivre. Ah oui ! J’oubliais : Aiguèze, cela vient de aigue, eau, et èze, roche, donc une source qui sort de la roche. En tout cas il y a bien une fontaine sur la place qui chante tout l’été à l’ombre des platanes, des ruelles, de petites places, des voûtes, une ancienne maladrerie datant du XI° ou XII° siècle, de vieilles maisons alors en ruine, aujourd’hui rénovées, et une tour sarrasine dominant fièrement le tout. Et des touristes en veux-tu en voilà venus se régaler de tout cela et du panorama sur la rivière et la silhouette mythique du mont Ventoux au loin : une vraie réussite. C’est d’ailleurs ce qui m’a éloigné de ce lieu, ce n’était pas ce que je cherchais, si tant est que … J’y suis revenu l’année suivante accomplir mon stage ouvrier de première année de sup de co, et encore une ou deux années ensuite, y compris lors d’un hiver glacial, la Provence sous un mètre de neige pendant plus de deux semaines, cela vaut aussi la peine d’être vécu.

Stockholm

Stockholm et son archipel, une configuration qui m’a un temps passionné L’idée était de faire un petit film sur ma vie là-bas : un homme se jette de Västerbro, le grand pont de l’ouest de la ville à l’époque (un autre, plus loin et plus grand a été construit depuis) et se laisse entraîner dans le faible et paisible courant du lac Mälar, à la nage ou même sur un bloc de glace flottant à la débâcle, courant de ses souvenirs aussi dans cette ville aimée, théâtre, décor défilant au gré de sa mémoire, de son apprentissage de la liberté. Patineurs filant légèrement sur la glace penchés dans le sens du vent: sensation de grisante liberté donnée par la fluidité, la facilité du mouvement qui produit une vitesse parfois impressionnante, liberté offerte par un décor ouvert à l’imagination – passage parfois brutal à travers la glace qui peut être sournoise, et alors plouf, un bain bien frais dans les eaux du Mälar ou de la Baltique, mais on s’en sort toujours … Riddarholmen , les croquis dans le froid et la détresse du migrant dans sa solitude – „oublié chez lui, inconnu ailleurs, tel est le destin du voyageur“ ricane un visiteur du soir… – détresse qui voulait se voir comme passage obligé, recherche du passage pour en sortir. Puis défile Gamla Stan : Kaos, le restaurant de Saga Sjöberg, chanteuse locale connue : – je cherche un travail comme serveur. – Tu sais cuisiner ? – Ben… C’est ainsi que j’ai obtenu ma première embauche, au noir, comme cuistot dans la folle ambiance sud-américaine qui y sévissait alors. Sergio le harpiste pouvait enchanter le lieu par sa musique rythmée comme un galop. Il est mort quelques années plus tard d’un cancer. Apprendre vite, y compris à réussir une sauce hollandaise le téléphone coincé contre l’épaule avec à l’autre bout du fil l’ami qui lit la recette. Le réveillon de Noël et le nasigoren dur comme du béton, et que les clients s’arrachaient jusque dans la cuisine … J’y suis resté trois mois, en parallèle avec les cours de suédois, pour ensuite entrer à l’AMU Center (arbetsmarknadutbilding center, centre de formation du/au marché du travail) de Liliholmen pour une formation en maçonnerie – autres lieux autres mœurs, autres techniques, mon CAP et le compagnonnage m’avaient donné l’entrée rapide dans le pays avec l’obtention relativement facile du permis de séjour et de travail, avec en filigrane l’incitation à me former selon les normes suédoises, – avec une suite sans fin d’exercices sur le tas, j’en ai bien ch … Tout foirait aussi sentimentalement. Où était le rebond ? Et quand se produirait-il ?

Des amis de France m’ont sauvé, en m’invitant à partager un voyage de trois mois au Mexique. Retour au printemps suivant, déménagements successifs, j’oublie un temps la maçonnerie et embauche à la poste, paketavdelning, le tri des paquets à Klarabergviaduken, jouxtant T-Centralen, la gare centrale. Découverte d’un nouveau monde, chaleureux, composé de cinquante nationalités dont les sud américains fuyant les dictatures et les européens de l’est ayant pu s’échapper de l’univers carcéral soviétique, des africains aussi, turcs, peuples des Balkans, la Yougosslavie, mais pas que, l’Albanie aussi, des écrivains, des ingénieurs, des journalistes, des ouvriers, des étudiants, un brassage de cultures et de personalités, tous fuyant plus ou moins un régime totalitaire (espagnols et portugais en étaient aussi). Parties d’échecs acharnées en 5 minutes avec quelques grands maîtres pendant les pauses, bienveillance de l’employeur, horaires alternés matin- après-midi – début de soirée, ce qui donnait l’impression d’être en vacances et l’opportunité de profiter pleinement de la ville et de ses environs, en toute saison. Et l’amitié en prime, l’ami africain surtout chez qui les après-midi passaient en thé brulants, maffé, tiboudiem ou yassa fumant, et ils n’étaient pas les seuls. Et là, dans son studio du quartier de Sofia Kyrkan, par des après-midi d’hiver bien bien couleur locale, j’ai pris pour la première fois la direction de l’Afrique par sa musique, ses musiques : Salif et les Ambassadeurs du Motel, Youssou et le Super Étoile de Dakar, Baobab, Bembeya Jazz de Guinée et son chanteur et animateur Aboubacar Demba Camara, brusquement disparu en 1973, pas encore Mory, mais le Dr Nico et autres Franco de la rumba zaïroise, Seigneur Rochereau, M’Bila Bell. L’Afrique défilait dans mes oreilles, ma tête, l’ami africain la contait aussi. Le rêve se réalisera six ans plus tard, d’une manière qu’il m’était alors impossible de prévoir. Des fêtes s’en suivirent où en plein hiver nous étions en nage d’avoir dansé une nuit entière ou presque. Une sacré équipe s’était alors formée et nous avons bien transpiré cet hiver-là. Tout s’était enclenché, pourquoi ? „Toute chose arrive en son temps, car telle est son excellence“. Sur le moment, on n’en sait trop rien, on enchaîne. L’homme passe, toujours à la nage Strömen, le courant qui mène à la mer (il y a environ un mètre de dénivelé entre le lac et la Baltique). À sa gauche, la petite île de Skeppsholmen avec son excroissance Kastellholmen, qui porte le Moderna Museet, et sur le devant côté Ladugårdslandsviken face à Skansen, le Torpedvekstad, l’atelier des torpilles de la marine nat, pardon royale, où avec l’ami snikare nous avons construit un fameux décord d’opéra, devant l’immense baie vitrée. Sur la droite, c’est à dire faisant face à Skansen, la falaise noire de Södermalm et son ascenseur comme pendu à la passerelle qui l’y relie. L’hiver, les grands brise glace y étaient amarrés, Odin, Tor et autres noms de dieux nordiques, et l’été, sur la petite place de Mosebacke, une piste de danse où l’on pouvait en revenant du travail se faire une petite danse traditionnelle ou plus simplement un petit fox trot : Stockholm dansar ! Longer Gärdet, la prairie aux piques niques amicaux, passer Lidingö, l’île aux bourges, poursuivre jusqu’à Vaxholm, une sacrée brassée quand même … Et là commence une longue nage à travers l’archipel jusqu’à la mer ouverte, au delà de Sandhamn, et chaque île est l’occasion de se remémorer un moment heureux, ou malheureux, une fête, une rencontre, une nuit sous la tente au bord de l’eau, une rupture, déchirante parfois. Bon, j’exagère encore, il y a plus de 3000 îles, alors disons 3 ou 4 à tout casser, Ljusterö, Möja, Ingarö, et, beaucoup plus tard, Sandhamn.

J’enchaînais les métiers : après un temps à la poste, j’ai enfin terminé la formation de maçon et débuté sur les chantiers de bâtiment, du neuf en briques et en banlieue, de la rénovation et réhabilitation d’ancien en centre ville. Métier respecté et bien payé, nous étions peu nombreux et la demande était grande. Bastugatan dans mon quarier de Söder, crépissage de vieilles maisons anciennement ouvrières et actuellement d’artistes, et là en bas de l’échaffaudage …: – nej men hej, Ivar-Lo ! Vad fan gör en fransman här och murar !? – Comme toi il y a quelques années … ,il maîtrisait parfaitement le français, Ivar-Lo Johanson, écrivain populaire, pris Nobel de littérature, que j’adorais lire. Il est mort en 1987 je crois.

Tu pouvais, à cette époque du moins, choisir ta vie, jour après jour, heure après heure même, il y avait toujours du boulot – y compris partager quelques heures celui des korvgubbar, les vieux hommes qui vendaient des saucisses chaudes dans la rue, leur QG logistique se trouvait juste en bas de chez moi à Brännkyrkagatan et ils m’avaientt demandé de leur filer un coup de main en fin d’après-midi après les heures sur le chantier. Nouvelle question d’un client : „vad fan gör en fransman här och säljer korv !?“ Tout semblait ouvert parce que tout l’était, dans le cadre de mes désirs s’entend. Mais après quelques années, les choses se sont mises à marcher moins bien, à patiner disons, un ennui dû à la routine s’est installée. Et le Norrland a suivi.

Quelques très vieilles cassettes pleines de nostalgie :

Erstaviken : le couard et le vieillard

Det är när isen bryter under dina fötter som du känner dina vänner och dina fiender (c’est quand la glace rompt sous tes pieds que tu connais tes amis et tes ennemis) nous rappelle l’adage sami. Et c’est vraiment ce qu’il m’est arrivé, à Erstaviken justement. Nous avions pris le train pour Saltsjöbaden, et skis aux pieds avions rejoint la surface gelée mais couverte de neige de la baie en question, lieu de loisirs de glisse des stockholmiens l’hiver , de plocka swampar en automne, de bains dans la chaleur de l’été scandianve. À ski donc cette fois-là nous sommes-nous élancés sur la surface blanche encore vierge de traces. Premières foulées, et assez vite, plouf ! Le premier y va, et replouf ! à mon tour j’y vais. La troisième reste en arrière comme je le lui demande, la glace est faible à cet endroit et il n’est pas nécessaire d’en avoir trois à la baille, car alors, comment s’en sortir, comment sortir surtout le premier qui beugle hjälp! Hjälp! Jag vill inte döööö! Au secours (bis), je ne veux pas mourir! Comme si cela pouvait aider en quoi que ce soit. Bon, ne dramatisons pas : je suis dans l’eau jusqu’aux épaules, mon sac me porte, mes bâtons me servent de spikar, de clous montés sur des poignées pour agripper la glace et se hisser hors d’y-celle, élémentaire, mon cher … et ensuite, à plat ventre, tendre un ski au braillard et le hisser hors de l’eau pas si glacée que cela. Voilà. Après, se prendre l’engueulade : ”sale con, c’est de ta faute, mes couilles vont geler, c’est toi qui nous a obligés venir ici … ”  vociférée par celui que l’on vient de tirer de la flotte – pas des eaux glacées de ses petits calculs égoïstes, comme encore 15 ans de fausse amitié nous le  montreront par la suite, mais bon, on choisit aussi ses amis, et comme on dit en Afrique : ce que le chien t’a pris, c’est ce que tu as été assez sot pour le lui laisser, pour le laisser te le prendre, ou quelque chose comme cela. Des promeneurs sur la berge nous ont vus et nous font de grands signes en direction de leur villa, nous y invitant pour une douche et un changement de vêtements (on en a toujours un sac étanche de sec quand on va sur la glace), pour finir par un généreux et revigorant café biscuits. Pas vraiment de quoi hurler comme un cochon qu’on égorge.

Une année plus tard, à peu près jour pour jour, sauf qu’alors l’air de ce mois de février était clair et tranchant, la glace brillait de tous ses feux, l’archipèle resplendissait et, comme nous étions un dimanche, toute une population jouissait de la glace et de ses joies : patineurs, chars à voile, familles en promenade, pimplare en quête de harengs (de la Baltique). J’étais moi-même à patins, les longs pour la distance, en quête de vitesse. Soudain une voix venue de nulle part m’enjoint de ne pas continuer dans cette direction : – åk härifrån ! Stanna inte där! Va-t-en d’ici, ne reste pas là! D’où vient-elle, cette voix faible mais impérieuse ? D’abord, je ne vois rien, et puis abaissant les yeux, là, au raz de la glace, et du même argent brillant, une tête blanche émerge de la surface. Je stoppe et me tenant à bonne distance observe le vieil homme (au moins 70, sjuttio ) qui s’extirpe de l’eau, se hisse à l’aide de ses poignées à clou, se redresse, corps maigre et voûté, tordu et fort comme un vieux cep, vide son sac, se met nu et se change tranquillement pour s’élancer à nouveau sur ses patins.

C’était un an plus tard à Erstaviken, par un bel hiver. Et quand je revois le premier nommé 30 ans plus tard, il me ressasse  le film de sa version … aux noix justement : “ Et ce qui est choquaaaannnt dans l’attitude de L. … !“ , qui lui a pourtant sauvé la mise elle aussi, mine de rien, un enfant de 8 ans comprend cela, mais bon, il est des gens ainsi, des „amis“ qui vous filent une tehon d’enfer d’avoir été le leur, mais ça finit par passer.       Det är när isen bryter… Det var när isen bröt, då

Ramsäter, Dalarna

Une nuit de juin au bord de Dalaälven, vers la mi juin exactement. Les collines alentours, couvertes de forêts, des prés bordant le fleuve large aux eaux opulentes et lentes, les troncs flottant en paquets paresseux, la lumière du nord, et sur les berges du fleuve, des granges rouge brun ou même couleur vieux pin plantées ici et là et d’où s’échappaient valses, hambo, shottis et autre snoa, jouées sur des violons un peu aigres mais battant des rythmes entraînants qui invitent à la danse. La Suède comme si j’y étais, sauf que j’y étais. Nous nous étions décidés pour ce festival de gammal dans dans les Dalarna, et tout le groupe de danse traditionnelles, gammaldans à ne pas confondre avec folkdans, je n’ai jamais trop compris la différence, s’était déplacé, Olle et Bobo en tête. Cela paraît un peu ridicule, mais c’est par les danses tradi que j’ai commencé avec la musique, et surtout la danse en Suède, et ce festival nous a donné à vivre des moments intenses et magiques dans un sens. Vers minuit, une grange contenant une cinquantaine de couples, une estrade et un violoneux seul sur l’estrade qui nous joue snoa, valses, polka endiablées, et les couples tournent à en perdre la tête, pas question de quitter sa partenaire des yeux si on veut rester debout, personne ne se touche ni même ne s’éffleure, tout le monde tourne sur soi-même et en circonférence, et personne ne peut arrêter, ni le violoneux ni les danseurs, cela nous emmène dans une transe qui durera une bonne paire d’heures. Ce ne sera pas la seule en Suède. Pour ensuite éberlués sortir dans l’avant jour si pâle, et s’écrouler épuisés sous la tente. En bas, le fleuve coule encore, du même mouvement.

Night in white satin, ça n’a rien à voir, mais cela ne fait rien, on peut oser, une fois, pour la pâleur des nuits dans le satin blanc :

https://www.youtube.com/watch?v=cs4RG9u8IVU

Ou encore a whiter shade of pale, une plus blanche nuance de pâle, tout cela appartient à l’époque d’avant, celle à laquelle on quitte le lycée, la ville de ses parents, mais au diable … et rien n’est jamais définitif dans la mémoire, sauf la mort.

https://www.youtube.com/watch?v=valL7JWjVB4

 

juillet 2017

Le bel été, les bords du Rhin dans nos coins secrets, ou du Bodensee, les journées paresseuses à jouer, padler ou lire, dévorer les livres de ces écrivaines que je trouve fabuleuses, mondes magiques, forts, devinés mais inconnus au fond : où vont-elles chercher tout cela ? La vie brute, brutale, la vie qu’elles nous donnent, tout simplement … Leur sensibilité sans limites, sans fausses pudeurs, leur générosité.

Helena Ferrante : L’amie prodigieuse, Le nouveau nom, Celle qui reste et celle qui fuit. Un quartier populaire du Naples de l’après guerre, l’Italie déjà en ébulition, un choc pour moi, je dois dire. Avant le quatrième à paraître, L’enfant perdue.

Autres latitudes, un tout autre monde, le nord de la Norvège, le Lofoten, avec Herbjörg Wassmo : Cent ans, Ces instants-là . Des femmes dans leurs luttes quotidiennes dans les grandioses paysages du nord, grandioses et troublantes comme ces paysages.

Un islandais sensible : Jòn Kalman Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, avec son titre à dormir dehors, enfin, on n’est pas obligé  …

La Suède et sa litérature magique avec Per Olov Enquist et son Liknelseboken, en kärleksroman, lu dans le texte, j’adore, et que je traduis par : Le livre des ressemblances, un roman d’amour (likna = ressembler). À la fin, on pleure, quand même, y compris quand on y repense …

Et puis les algériennes Malika Mokeddem, Assia Djebar, Maïssa Bey, que j’évoque au chapitre „Algérie“: là encore, un choc et un retour dans des contrées aimées (voir la grande traversée).

 

Cairo, le Caire, Égypte, 1972

Le but de ce dernier voyage en Méditerranée était le Caire, et nous nous étions installés dans un petit hôtel à proximité du little Market, un peu à l’écart de la fournaise de la circulation des grands axes urbains que cette ville immense connaissait déjà. Le groupe réduit à trois ne marchait plus très fort, nous avions eu le temps d’aller voir les Pyramides et d’y grimper, de visiter le musée archéologique et de fumer quelques petites pipes à eau dans un petit café de ce Little Market, avant la rupture finale et la séparation. Nous étions donc partis pour Luxor en train, J et moi, pas vraiment un couple, loin s’en faut, plutôt une paire d’amis forcés par la défection de l’autre, et nous étions installés dans un petit hôtel recommandé par le guide du routard de l’époque, au bord de la vallée, juste derrière les colosses de Memnon sur la rive occidentale, côté Vallée des Rois. Un endroit magique, notre court séjour y fut emprunt de la grande douceur qui est la marque de la vallée du Nil, où tout est calme et profond, surtout les tombes. Le lieu est majestueux. Et puis retour au Caire pour y prendre l’avion pour Athène, et le dernier jour du voyage est arrivé. Je me lève tôt le matin et sors sur la petite place pour prendre le petit déjeuner dans un petit café qui sert du thé au lait et de puissantes tartines de pain beurrées. Un homme jeune au tein foncé, un soudanais de la Haute-Égypte, – et ils sont nombreux au Caire pour nous rappeler comme le fait Hambaté Ba, que l’Égypte s’est appelée la Noire, et qu’elle est bien le lieu de rencontre entre les civilisations d’Afrique sub saharienne et d’Afrique du Nord – vient vers moi et m’aborde comme étant son meilleur ami: – Come on my friend, I want to invite you for an ice cream !, dit-il en m’entraînant dans un de ces immenses cafés glaciers que l’on trouve dans les quartiers populaires de cette ville toujours en mouvement. – Why ? lui répliqué-je, et il m’explique que c’est pour me remercier car qu’il m’a vu à Luxor deux jours auparavant prendre la défense d’un jeune guide égyptien qu’un énorme touriste americain agressait violemment pour ne pas lui régler le prix de sa prestation, 1 $US pour la journée comme cela était convenu. En effet, je l’avais oublié mais je m’en souviens maintenant, je m’étais interposé pour protéger le gosse qui allait s’en prendre une bien lourde, et avais exigé que le salaire convenu soit versé, sous l’oeil approbateur des guides égyptiens dont le cercle se refermait sur les protagonistes, me faisant sentir la protection naturelle de la foule. Ce que le gros connard a bien compris, me menaçant un instant mais cédant finalement devant la tournure que prenaient les événements, et tout s’était arrêté là. Et maintenant, ce type qui avait fait ses études au Caire m’invitait à déguster une glace à l’eau, et de fil en aiguille me proposait au cours de la conversation de me faire visiter le vieux Caire, the old Cairo like you never can imagine it, and that very few turists know, comme jamais je n’en aurais eu ni l’occasion ni la possibilité. Comme un de mes fils me le faisait remarquer en se moquant – mais les fils sont bien là pour cela, non? – j’avais joué les Tintin dans Les Cigares du pharaon et en étais récompensé. Oubliant l’amie qui m’attendait à l’hôtel, songeant que l’avion pour Athène ne décollait que dans la soirée, me laissant ainsi toute une journée pour cette aventure, je me laissai tenter, et nous voici partis tous les deux en taxi vers les vieux quartiers de cette immense et millénaire cité. Jamais je n’aurais pu m’imaginer ce que j’allais découvrir, l’ancien étudiant connaissait tout, et du monde aussi. Nous passions de ruelles en terrasses, de patios secrets en portes antiques, de familles offrant le thé en petites places insoupçonnables pour qui n’y avait pas vécu, je me trouvais dans la ville des mille et une nuits, allant d’émerveillement en émerveillement. Pour finir, nous sommes parvenus à la limite de la ville, au bord de la palmeraie où campaient des bédoins venus au marché vendre une partie de leurs troupeaux. Et le trip se poursuit, nous nous dirigeons vers une tente qu’il dit être de ses amis et où il semble que nous soyons attendus. Salam aleikum ! Woualeikum salam ! Nous entrons, des tapis, un groupe d’hommes fumant le narghilé, du thé qui circule, des patisseries orientales, et puis cette bonne vieille odeur s’échapant du narghilé, du bon Golden Yellow du Liban, l’arme favorite des cairotes apparemment, à cette époque-là du moins. Un vieux lecteur de cassetes diffuse un air mélancolique et grave de Oum Kalthoum, qui fut longtemps la reine du Caire, si ce n’est de tout le monde arabe. Le chef de famille me promet que je ne repartirai de sa tente qu’à quatre pattes, et après deux bonnes heures, je lui donne presque raison, je ne sais plus où je suis, et pas seulement à cause des pipes fumées, du thé aussi. Déjà le soir tombe, il me faut briser la magie du moment et filer comme je peux, presqu’à quatre pattes donc, dégoter un petit taxi pour rejoindre au plus vite mon hôtel, retrouver l’amie inquiète de m’avoir attendu sans savoir toute la journée et aussi un peu furieuse d’avoir manqué la fête, mais je lui explique que tout s’est enclenché indépendamment de ma volonté, et de toute façon, nous n’avons pas trop le temps de discutailler, il nous faut faire nos sacs, trouver un taxi et filer à l’aéroport, qui n’est pas tout près. Voilà, c’était ma dernière journée au Caire, au terme du dernier voyage en Méditerranée.

Aujourd’hui, le Caire se soulève à nouveau contre le dictateur dernièrement installé, contre la corruption généralisée depuis longtemps intallée, et ce n’est ni la première fois, ni la dernière, ose-t-on espérer. Et la grande dame nous accompagne de sa voie grave et profonde, avec des accents qui ne peuvent que nous renvoyer là-bas, au Caire, en 1972. Ne nous en privons pas!