vécus, expériences, émotions

nous sommes tissés de l’étoffe dont sont faits les rêves.

„Le temps trompeur nous dissimule ses traces, mais il passe, rapide“ dit le poète Li Po, qui ajoute : „Vous gardez peut-être encore le caractère gai de la jeunesse – mais vos cheveux sont déjà tout blancs; et à quoi bon vous plaindre?“

L’existence n’est-elle que la somme de nos expériences et de toutes les émotions qu’elles génèrent ? Nos émotions génèrent-elles le spirituel ou bien sont-elles le spirituel, la part spirituelle de notre expérience ? Ou encore : l’expérience en tant que telle est-elle le spirituel ? “Écoute plus souvent les choses que les êtres / la voix du feu s’entend / Entend la voix de l’eau / écoute dans le vent le buisson en sanglots / C’est le souffle …“ Et aussi : “Les hommes autour de nous vont-ils bien, ont-ils mal, et pourquoi souffrent-ils, pourquoi ont-ils mal ? Rien de ce qui arrive autour de nous ne nous est étranger dans la mesure où nous sommes femmes, hommes, une partie de l’humanité“. Les voyages nous ont appris le monde, une toute petite partie du monde seulement et non sa globalité. L’expérience est une approche infinie vers cette globalité qui nous contient, nous permettant de saisir le devenir monde du monde.et ce bénéfice est réel, parce que nous avons droit à ces élargissements, et, une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions“.  Il ne s’agit pas, nostalgiques, de „jérémier“ sur le passé, mais de nous approprier notre mémoire, de nous rappeler l’état du monde, disons à nos 20 ans, et de faire un constat de ce qu’il en est aujourd’hui de la force des choses. Comment nous en avons pris possession et ce que nous en avons fait, tel que nous le laissons aux générations qui arrivent, à commencer par nos enfants.

Genèse de l’écriture

C’est ainsi que l’écrit a pris forme au moyen de prises de notes quotidiennes, croquis et photos, puis, plus tard, dans la création, non, rien de créatif, disons la production d’une sorte de „mosaïque“ virtuelle, un blog, „du passage à travers quelques situations“, prologue à ce Ole! crie l’ibère et qui me permet aujourd’hui de remonter le ressort de ma mémoire. En fait cette remontée aux origines a commencé comme il se doit … aux origines, à la source, c’est à dire en Haute-Marne, à l’occasion d’une rencontre avec les anciens camarades du lycée de Chaumont, classe 49. Étrange sentiment de revoir des gens perdus de vue, sauf un, sentiment de les connaître et de ne plus les connaître, cinquante ans de vies étant là comme une inconnue de taille. Vers la fin du repas, nous en sommes venus à parler de 68, certains affirmant que „les événements“ n’avaient rien changé, ni pour la société et encore moins pour eux-mêmes. Je soutenais au contraire que pour moi, 68 avait tout changé, ou presque. Une ancienne camarade est venue me voir quand nous avions quitté la table pour me dire qu’elle avait entendu de loin notre conversation, et que pour elle, et d’autres femmes, 68 avait aussi changé pas mal de choses. Je décidai, de retour à la maison, de poursuivre, dans une forme plus complète me semblait-il, cette expérience d’écriture contrapunctique, le passé et le présent se renvoyant l’un à l’autre comme dans une fugue, la fugue de la fuite du temps, avec les expositions du sujet, le temps présent, s’entremêlant rapidement avec celles du contre sujet, le temps passé, et lycée de Versaille, dans une variabilité quasi infinie, enfin, quand on s’appelle Bach, ce qui est loin d’être mon cas, comme on pourra vite s’en rendre compte. Un beau livre aussi, Contrepoint de … m’avait indiqué le chemin, un autre, Min Kamp, Mon combat, du norvégien …, m’avait fait entrer dans les méandres d’une création en continu de la vie par l’écrit, de l’écrit par la vie, – il se joue précisément autour de Mariatorget, mon ancien quartier de Södermalm à Stockholm, mêmes places, mêmes rues. Car comme le remarque un autre auteur: pourquoi écrire si ce n’est pas pour rendre la vie plus réelle? Mais comment amener dans le rythme la syncope qui provoque l’appel d’air, le déséquilibre et donc le mouvement (comme dans la salsa,) ? Mon plus jeune fils me parlait d’écrire „les mémoires d’un grand voyageur“ . Les fils, les filles aussi, sont toujours assez ironiques avec les pères, et c’est bien ainsi, c’est même en grande partie pour cela que nous les aimons, parce que c’est leur manière de nous remercier de les avoir accompagnés dans leur développement, eux nous accompagnant dans le nôtre. Je décidai donc d’entrecroiser les deux thèmes, et tout de suite l’idée de mêler livres puis musiques au voyage s’imposa. En fait, on ne calcule pas trop, on se lance et on recommence, comme dans la grande traversée. Mais le principe générateur reste la phrase que ce fils m’a un jour lancé : qu’avez-vous fait du monde que vous nous laissez ? qu’est-ce que ce merdier dans lequel vous nous avez mis, dans sa version crue. Et tout ce qui se passe aujourd’hui ressemble à s’y méprendre à une confirmation de l’actualité de cette angoisssante question et de l’urgence de sa résolution. Les questions sont ouvertement et manifestement posées par les peuples en lutte pour leur survie, leur vie, leur dignité, la démocratie, et donc l’avenir de l’humanité, tous les mouvements aujourd’hui de par le monde y tendent cinquante ans après mai. La suite n’est pas écrite d’avance, encore moins l’aboutissement. Le principe modérateur du blog, qui n’est qu’une blague, en fait, une blagblog : mettre en lien événements, déclarations diverses, hier et aujourd’ui, rencontres, livres, musiques, du passage…, dans le but de livrer un message. Apparamment, c’est raté: en effet, cette blagblog m’a coupé des rares proches à qui j’ai envoyé le lien, à leur demande, et qui n’ont même pas pris la peine de le lire. Mais l’important n’est pas tant d’apprendre que d’échouer, car l’échec est ce qui permet de comprendre, nous dit Laotze. Et notre autre fils me rappelait que j’écrivais d’abord pour moi, que c’est un precessus sans fin, et que si un jour des lecteurs se manifestaient, ce ne serait qu’un plus, un bonus, car je n’ai jamais cherché à être ni écrivain, ni peintre, ni musicien, encore moins prof (je n’étais que formateur, trainer en anglais, et ce n’est déjà pas si mal, car cela m’a permis de pas mal voyager en plus de nourrir ma famille, en collaboration entière avec mon épouse), juste moi-même, selon mes penchants du moment, sans toutefois toujours y parvenir, loin s’en faut. Toujours est-il que le message central qu’il cherche à transmettre est celui de Jean-Marie, à Joal, Sine Saloum, Sénégal, en 1984 : rien de ce qui arrive autour de nous ne nous est étranger dans la mesure où nous sommes femme, homme, une partie de l’humanité. Voici des sources fascinantes, sources d’inspiration créatrice telles qu’elles devraient l’être pour tout homme conscient de ses responsabilité vis à vis de son semblable, de son prochain, du monde et du devenir monde du monde, pourrait-on ajouter. Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre, ni même de comprendre que c’est précisément ce qui manque à une partie de l’humanité, grandement minoritaire mais qui a le pouvoir de tout se permettre, de plier le monde à sa guise, de tout corrompre, souiller, avec les conséquences que l’on constate. Et qui est prête à remettre le couvert pour continuer à jouir de ses petits privilèges consuméristes dès la première vague de la pandémie passée. Eh bien, il faut croire que si, et bonjour tristesse. Sans parler du manque d’intérêt pour les livres et les musiques : Vie et Destin, Marin Marais, La 32ième op.111 de L.van, Le dit de Tuyani, les jeunes du Sine Saloum, aujourd’hui détruit mais alors plein de vie heureuse, qui chantent pour nous en 1984, le grand Miles, ou encore La Mémoire du fleuve, Lambarene, n’intéressent plus, ne font plus rêver, n’émeuvent plus, c’est ainsi et c’est triste. Dont acte. Il semble cependant que tout s’accélère, que le sens des mots y participe et le virus aussi, comme les événements des dernièrs mois le montrent clairement.

Mare Nostrum

Notre mer au milieu des terres, le premier voyage. Nous avions trouvé chacun une place de pilotin sur le Marian Maria, un petit cargo battant pavillon hollandais, pour un tour de Méditerranée. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Marseille, c’était pour moi la première fois, embarqués et installés dans une cabine petite mais confortable. Équipage cosmopolite. Chargement de nuit, je manque d’être découpé par un cable qui se bloque, se tend et rompt, mais ne fouette pas, ce qui me sauve. Première houle, les lumières de Marseille déjà s’estompent. Notre journal de bord paru dans le journal local raconte, pour la galerie. Nous sommes en 1966, nous avons 17 ans, et déjà le virus qui n’allait plus me quitter.

Il y avait deux parties distinctes dans ce périple, formant un tout, l’une n’allant pas sans l’autre : le temps sur le bateau, de loin le plus long, et le temps des escales forcément courtes, mais intenses et dans des lieux d’une certaine manière mythiques déjà pour l’époque : Latakie et Tripoli en Syrie, Berouth, Bengazi et Tripoli en Lybie, Valencia, puis Casablanca et Essaouira au Maroc lors du deuxième voyage, Sète aussi un soir de finale de coupe du monde Angleterre – Allemagne, et Marseille bien entendu au départ, au milieu et à l’arrivée. Pour nous une double découverte, celle de la mer, avec ses maux (de mer), ses heures en plein cagnard à taper la rouille et repeindre indéfiniment, les heures de quart, la nuit aussi, à tenir la barre, les heures libres à vaquer, regarder les dauphins, vomir nos trippes, veiller pour sentir le bateau lutter contre la tempête dans des mouvements de folie (la Méditerranée peut devenir déchaînée et vraiment dangeureuse, en mer Égée et dans le golfe du Lion par exemple, la vie à bord dans une communauté très réduite vécue comme une prison (la liberté de la mer est illusoire…) avec des rêveries partagées pour s’en échaper. Et puis les escales, ces villes alors prestigieuses comme Berouth avant sa destruction, la découverte du monde méditerranéen, en résumé sans doute, mais pris en pleine figure parce que représentant un monde inconnu, sauf par la presse, les livres, les idées reçues. C’est ce que j’exprime dans l’article : les préjugés du départ font place à un étonnement émerveillé dans le souk de Tripoli en Lybie, au cours d’une seule nuit, et dans les virées un peu glauques avec les marins comme à Casablanca, et à Berouth bien sûr. Et Valencia, la ville blanche dont Tanner a fait le titre et le décor d’un film, son personnage principal devrait-on dire, qui me faisait écrire :“quel plaisir de revoir enfin des femmes non voilées et en jupe marcher librement dans la rue !“.

On sait, ou peut-être l’a-t-on déjà oublié, à quel point le Liban s’est déchiré et a été déchiré dans une guerre sans fin de tous contre tous. Les murs des immeubles étaient littéralement déchiquetés comme des dentelles de béton sous l’effet de tirs continus d’armes automatiques et autres mortiers, et ils le sont restés longtemps encore, comme s’ils attendaient la bataille suivante. Bien des années plus tard, lors d’un concert au Palais des sports de Bercy, j’ai eu la chance, de vibrer en partageant l’émotion de milliers de libanais venus écouter cette grande cantatrice, Fairouz :

Aujourd’hui, avec d’autres peuples, les libanaises et les libanais retrouvent le désir et la force de se révolter, dans la joie de l’unité retrouvée, au delà des confessions qui les ont tenus séparés et soumis à la corruption des chefs de clans des décennies durant, pour s’en libérer. Quelle fête ! „Nous nous sommes engagés politiquement dans les années soixante, dit l’écrivain Elias Khoury, nous avons écrit et milité tant que nous avons pu, – pour finir avec l’impression d’avoir perdu notre temps, notre vie entière. Et voilà que ce mouvement vient nous montrer que les idées ont une existence souterraine (la fameuse vieille taupe qui creuse, creuse), et qu’elles ressurgissent étrangement au moment où on les attend le moins, dans la joie“, Fairouz est encore au rendez-vous avec son Li Beirut repris en choeur dans l’allégresse partagée de celles et ceux qui ont osé ce qui était il y a peu encore impensable, inimaginable :

Je devais retrouver Marseille quatre ans plus tard pour y étudier à supdeco, valise en carton et minuscule piaule rue Vincente Scotto (poète marseillais), et tout de suite aimer y vivre, après 3 années passées à Paris, dont bien sûr la plus belle, 1968 et son printemps inoubliable. Il a bien fallu tourner cette page-là aussi, certains qui n’en étaient pas persuadés ont dû s’y faire : en ce qui me concerne, deux années de prépa HEC à Chaptal avant deux années à sup de co Marseille, puis les chantiers de maçonnerie et l’appel des chemins du monde, comme pour prolonger „l’instant historique paré de sa magie par ceux qui en avaient approché le coeur battant“. Nous avons dû apprendre à payer pour voir, c’est à dire prendre notre sac – oh! un petit sac et nous lancer : les routes étaient ouvertes, à nos rêves de jeunesse de les emprunter, comme pour un dernier feu, mais cela nous ne le savions pas, même si nous le pressentions. Les indépendances africaines, retombées comme des soufflets, la propagation mondiale du mouvement de mai, étouffée dans la répression, Prague, matée, la guerre au Viet Nam s’enlisant, la contre révo cult en Chine s’intensifiant dans une répression féroce, et le Moyen-Orient par deux fois déjà embrasé, et pour longtemps, il brûle toujours, la belle Italie s’enfonçant dans une terrible guerre sociale meurtrière, l’Espagne elle se libérant si tardivement du joug franquiste mais ajournant sine die le travail de mémoire, sans oublier les 30 glorieuses en passe de liquidation : les années 70 étaient là, il fallait nous en accommoder et nous contenter de luttes plus terre à terre comme la pollution, la construction sans précaution du parc nucléaire, la corruption au coeur même de l’état, par les „gangsters de la république“ de surcroît, french connection en prime, l’“aide“ au Tiers-Monde dévoyée, empêtrée dans ses contradictions post coloniales, René Dumont déjà nous faisait la leçon: rien de vraiment bien flambant à côté des rêves que mai avait produits, car en même temps (tiens, déjà !?), il fallait aussi se positionner sur le marché du travail, ce qui n’était pas toujours facile pour une partie d’entre celles et ceux qui y avaient cru, et crû. Mes études se sont soldées par un fiasco: je me suis pratiquement fait virer à une année du diplôme, ce non diplôme, cette absence de diplôme m’ayant finalement plus servi qu’un diplôme que je n’aurais de toutes façons vraissemblablement pas réussi à obtenir … Le CAP de maçonnerie limousine traditionnelle et le compagnonnage m’auront par contre offert la liberté de tourner le dos au carriérisme ambiant, et les chantiers étaient bien pratiques pour alterner sans souci périodes de travail (nous ne connaissions pas le chômage dans ces métiers à l’époque) et périodes de voyage, les premières finançant les secondes comme on l’aura compris. Comme Coluche, on pourra affirmer sans craindre de mentir que les études m’ont poursuivi, mais que j’ai couru plus vite, en mai à Paris, pour les raisons que l’on connaît (cours camarade, le vieux monde est derrière oit! Et il faut bien constater que nous n’avons pas couru assez vite car il est plus que jamais là), et ces années-là à Marseille. Il est vrai aussi que la vie dans la petite maison de Vraufrège, sur les hauteurs de la Gineste, juste sous le deuxième virage d’où l’on découvre, émerveillé, la vue sur la vaste baie, les îles du Frioul et plus loin le phare du Planier, s’apparentait plus à Quiet days in Vaufrège qu’à n’importe quel cursus universitaire, même faible : il n’y avait qu’à descendre le matin le petit sentier qui serpentait à travers la pinède jusqu’au campus de Luminy, passer dire un petit bonjour à l’école, y suivre éventuellement un cours ou deux, avant de poursuivre pour plonger dans le paysage merveilleux des callanques, Morgiou ou Sormiou, paresser en bonne compagnie jusqu’au soir. Alors la ville proposait ses quartiers de nuit, le Panier et l’africain de la Porte d’Aix ayant souvent notre préférence. Sans oblier les nuits de pleine lune, parfois mais pas trop souvent, sur les sentiers escarpés du mont Puget, paysage lunaire accentué chimiquement, décoiffant et remuant tripoux.

Sur Marseille, la trilogie de Jean-Claude Izzo : Total Chéops, Solea, et le troisième, de même que Vivre fatigue,nous emmène au coeur battant de la réalité marseillaise, et sur la quatrième de couverture de Solea, on peut lire : „Ceci est un roman. Rien de ce qu’on va lire n’a existé. Mais comme il m’est impossible de rester indifférent à la lecture quotidienne des journaux, mon histoire emprunte forcément les chemins du réel. Car c’est bien là que tout se joue, dans la réalité. Et l’horreur, dans la réalité, dépasse – et de loin – toutes les fictions possibles. Quant à Marseille, ma ville, toujours à mi-distance entre la tragédie et la lumière, elle se fait, comme il se doit, l’écho de ce qui nous menace.“ Il écrira aussi :“J’aime croire que j’ai été élevé ainsi, que Marseille, ma ville, n’est pas une fin en soi mais seulement une porte ouverte sur le monde, sur les autres. Une porte qui resterait ouverte, toujours“.

Il n’y avait pas que la ville à s’inviter dans nos vies, la Provence bien sûr, les bords de mer, l’Espagne toujours sous la botte franquiste, donc avec précaution, la Catalogne proche de nos coeurs ( Viva Cataluña ! pardon, Homage to Catalonia de Georges Orwel, le P.O.U.M., les héros de la guerre d’Espagne, Vistor Serge et ses „Hommes dans la prison“), jusqu`à Pamplona et sa feria, même si on ne peut pas vraiment affirmer que le pays Basque appartienne au monde méditerranéen. Et naturalmente l’Italie, qui déjà connaissait ses années de plomb, après la Pizza Fontana en 69, et jusqu’au la gare de Bologne en 1980, et même au delà. G.Debord et GF Sanguinetti analysent très bien la situation : l’implication des services secrets italiens, aidés d’autres, leur expérience dans la Grèce des colonels pour s’y faire la main, celle des mafias pas très loin, la sociale démo aux commandes de l’état, abritée derrière le pouvoir institutionnel, combattant avec la dernière énergie le compromis historique, et Aldo est mort déçu, de nombreux autres aussi, pas besoin d’en rajouter. Cette époque s’est conclue d’une manière plus ou moins heureuse par un voyage par les îles, Corse, Sardaigne, et puis Sicile, vers le Maghreb et le Maschrek, Le Caire étant le but du voyage. Il fallait y penser, car l’itinéraire était passionnant : descente en stop à travers les paysages corses, puis sardes, les villes italiennes Rome, Naples, jusqu’à Palerme, Panormos en grec, Hâvre de sûreté universelle, qui a crû sous de multiples influences : phénicienne, bysantine, grecque, romaine, normande, celle du Saint Empire, des Aragonais, des Bourbons, … Babylonne traversant les siècles, ville aux multiples visages. Et de là, prendre un bateau dans la direction inverse de celle des migrants actuels, vers le sud et la Tunisie. Descente le long de la côte jusqu’à Gabès, el-Hammam et ses sources chaudes dans le désert, et visite non guidée mais sans y avoir été invités non plus dans un club med de Djerba. Avec l’entrée en Lybie, les choses sérieuses commençaient, si l’on veut. À Tripoli, de jeunes officiers de la nouvelle armée lybienne du nouveau et tout jeune encore colonel-et-sa-révolution-verte-comme-un-drapeau-de-l’Islam, nous invitent fort imprudemment à partager un barbecue sur une plage éloignée des faubourgs de la ville. Un feu est allumé en haut d’une falaise surplombant les vagues, la viande de mouton est grillée, des bouteilles de wisky passent de mains en mains, la fête est toute simple et joyeuse, jusqu’au moment où des phares trouent la nuit dans des trajectoires serpentant sur la piste. Quelques instants plus tard, j’ai juste le temps de lancer dans les vagues deux bouteilles de wisky avant que trois jeeps de la Military Police ne débouchent et pilent devant le feu, une dizaine de casques blancs en sautent et nous encerclent. Ils trouvent que l’odeur de l’alcool est patente – no, are you sure ? Mais cel ne les fait pas rire, alors direction la caserne la plus proche et nuit au trou. Le matin, nous passons devant un commandant qui nous sermone et nous libère, puis nous entrevoyons nos hôtes de la veille disparaître vers leurs futures geôles, et pire car pas vraiment affinités, avec un regard triste dans notre direction. On ne rigole plus, welcome into Lybia ! Nous poursuivons le voyage en stop, ruban noir du bitume rectiligne à travers les sables, et conduite de folie de nos chauffeurs successifs se rabatant au tout dernier moment après un dépassement, jeu mortel qui explique en partie la suite de carcasses de ferrailles calcinées qui bordent la route. Un jour, sous une chaleur de bête, il nous prend l’envie d’aller nous baigner, la mer ne devant pas se trouver trop éloignée, non, c’est tout droit dans cette direction, juste derrière la première ligne de dunes que nous apercevons à l’horizon, nous explique-t-on, un sourire en coin. Nous nous mettons en route suant avec nos sacs, nous réjouissant déjà du bain rafraichissant qui nous attend. En fait, il fallait aller la chercher avec les dents, cette mer tant désirée, passer un puis deux, trois, quatre rangs de dunes avant d’arriver enfin sur une plage sans fin bordant une mer … non pas bleue, mais poubelle : impossible d’y mettre un doigt de pied, une masse épaisse de déchêts plastiques et autres détritus en tous genres la recouvre irrémédiablement, un courant malsain a entraîné là tous les déchets qui y sont jetés partout. Nous repartons dans l’autre sens, écoeurés et épuisés, baignant dans une sueur odorante. C’était déjà cela, Mare Nostrum, mais personne, ou peu de gens à l’époque, ne voulait le savoir : en mai, nous avions appris que „sous les pavés, la plage (et les „joies“ du club med en prime, mais sans y être obligés), et nous découvrions que „ … et plus loin, la poubelle“.

Le voyage se poursuit, mais le coeur n’y est plus vraiment : l’ami italien souhaite rentrer a la casa, et je lui trouve une place sur un bateau, italien on s’en doute, sur le port de Benghazi. Nous poursuivons vers la Cyrénaïque et nous émerveillons des ruines immenses de Cyrène. Il y a plus de ruines gréco-romaines en Afrique du nord que dans toutes l’Italie et la Grèce réunies, dit-on, sans compter les phéniciennes et les égyptiennes. La frontière terrestre vers l’Égypte est fermée et nous devons retourner à Benghazi attendre un bateau qui nous emmènera à Alexandrie. Sur le bateau, de jeunes palestiniens reviennent des camps d’entraînement de Kadafi pour se rendre en Palestine, et l’un d’eux veut m’offrir son cheich à damier blanc et rouge, ou noir, façon Arafat, je lui dis qu’il en a plus besoin que moi. Il me dit que son destin est d’aller mourrir à 20 ans pour son peuple. Sur la plage d’Alexandrie, des familles heureuses et métissées s’adonnent aux joies … de la plage donc, piques niques, jeux des corps en liberté – c’est la première fois que je voyait jouer au beach ball qui nous a enchanté bien plus tard sur les plages sans fin de sable fin de l’Atlantique – sur un sable d’un blanc éclatant. Et pendant ce temps, Cloclo chantait … Mare Nostrum, notre mer au milieu des terres, il y a 50 ans déjà …

Maintenant, si l’on veut comprendre les centaines de milliers de migrants qui risquent leur vie, et la perdent, dans Notre Mer au milieu des terres, plutôt que de se gaver d’articles sur le thème, on doit lire le livre poignant, effrayant aussi, de Francesca Melandri : Tous, sauf moi en français, titre original : Sangue justo. On y trouvera un éclairage nouveau sur l’Italie actuelle, celle de Mussolini et de la colonisation de l’Abyssinie, sur toute colonisation et ses conséquences incalculables qui se révèlent de nos jours, sur ce que vivent les migrants sur les routes de l’exil, dans les geôles des milices et à leur arrivée chez nous, sur nous-mêmes et nos égoïsmes mortifères enfin.

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Aiguèze,  une expérience qui allait me profiter toute ma vie, qui me sert encore aujourd’hui. Deux frères et leur beau-frère sur leurs chantiers de maçonnerie, leurs épouses à l’auberge ou à la comptabilité, la PME familiale montée au jour le jour, au travail et au courage, dans la joyeuseté aussi, exemplaire. Sur ma route pour Marseille où m’attendaient trois années à l’ESCAEM, j’avais, on m’avait trouvé cette place de manœuvre pour un mois et demi, pour un salaire de 1000 FF (très bien) nourri et logé. Rien n’était impossible : abattre ce mur de pierres et le reconstruire, refaire cette toiture par temps de mistral (3-6-9 à l’époque où les barrages sur le Rhône ne l’avaient pas encore plus ou moins cassé), des terrassements assez gigantesques, ma spécialité de manœuvre, à la pioche, pelle et brouette, service de quatre ou cinq maçons à la bétonnière et à la corde pour monter le tout : que de blagues, que de rigolades, que ma joie demeure! Les journée commençaient parfois à cinq heures pour devancer les grosses chaleurs, casse-croûte à 9 heures, à base de rosette d’Ardèche, de fourme d’Ambère et autres pelardons, le tout arrosé de côtes du rhône et/ou … de côtes du rhône, retour vers 15 heures, sieste au bord de et dans l’Ardèche, et le soir service à l’auberge aux grillades. Puis une bonne pétanque sur la place jusqu’au milieu de la nuit. Des fêtes de villages, bals, virées dans la garrigue, descentes des gorges en canoë, entre autres festivités. Et à la finale, un petit salaire  –„tu me bouffes des ronds ! était le leitmotiv – pour un, deux ou trois mois de voyage à suivre. Ah oui ! J’oubliais : Aiguèze, cela vient de aigue, eau, et èze, roche, donc une source qui sort de la roche. En tout cas il y a bien une fontaine sur la place qui chante tout l’été à l’ombre des platanes, des ruelles, de petites places, des voûtes, une ancienne maladrerie datant du XI° ou XII° siècle, de vieilles maisons alors en ruine, aujourd’hui rénovées, et une tour sarrasine dominant fièrement le tout. Et des touristes en veux-tu en voilà venus se régaler de tout cela et du panorama sur la rivière et la silhouette mythique du mont Ventoux au loin : une vraie réussite. C’est d’ailleurs ce qui m’a éloigné de ce lieu, ce n’était pas ce que je cherchais, si tant est que … J’y suis revenu l’année suivante accomplir mon stage ouvrier de première année de sup de co, et encore une ou deux années ensuite, y compris lors d’un hiver glacial, la Provence sous un mètre de neige pendant plus de deux semaines, cela vaut aussi la peine d’être vécu.

Stockholm

Stockholm et son archipel, une configuration qui m’a un temps passionné L’idée était de faire un petit film sur ma vie là-bas : un homme se jette de Västerbro, le grand pont de l’ouest de la ville à l’époque (un autre, plus loin et plus grand a été construit depuis) et se laisse entraîner dans le faible et paisible courant du lac Mälar, à la nage ou même sur un bloc de glace flottant à la débâcle, courant de ses souvenirs aussi dans cette ville aimée, théâtre, décor défilant au gré de sa mémoire, de son apprentissage de la liberté. Patineurs filant légèrement sur la glace penchés dans le sens du vent: sensation de grisante liberté donnée par la fluidité, la facilité du mouvement qui produit une vitesse parfois impressionnante, liberté offerte par un décor ouvert à l’imagination – passage parfois brutal à travers la glace qui peut être sournoise, et alors plouf, un bain bien frais dans les eaux du Mälar ou de la Baltique, mais on s’en sort toujours … Riddarholmen , les croquis dans le froid et la détresse du migrant dans sa solitude – „oublié chez lui, inconnu ailleurs, tel est le destin du voyageur“ ricane un visiteur du soir… – détresse qui voulait se voir comme passage obligé, recherche du passage pour en sortir. Puis défile Gamla Stan : Kaos, le restaurant de Saga Sjöberg, chanteuse locale connue : – je cherche un travail comme serveur. – Tu sais cuisiner ? – Ben… C’est ainsi que j’ai obtenu ma première embauche, au noir, comme cuistot dans la folle ambiance sud-américaine qui y sévissait alors. Sergio le harpiste pouvait enchanter le lieu par sa musique rythmée comme un galop. Il est mort quelques années plus tard d’un cancer. Apprendre vite, y compris à réussir une sauce hollandaise le téléphone coincé contre l’épaule avec à l’autre bout du fil l’ami qui lit la recette. Le réveillon de Noël et le nasigoren dur comme du béton, et que les clients s’arrachaient jusque dans la cuisine … J’y suis resté trois mois, en parallèle avec les cours de suédois, pour ensuite entrer à l’AMU Center (arbetsmarknadutbilding center, centre de formation du/au marché du travail) de Liliholmen pour une formation en maçonnerie – autres lieux autres mœurs, autres techniques, mon CAP et le compagnonnage m’avaient donné l’entrée rapide dans le pays avec l’obtention relativement facile du permis de séjour et de travail, avec en filigrane l’incitation à me former selon les normes suédoises, – avec une suite sans fin d’exercices sur le tas, j’en ai bien ch … Tout foirait aussi sentimentalement. Où était le rebond ? Et quand se produirait-il ?

Des amis de France m’ont sauvé, en m’invitant à partager un voyage de trois mois au Mexique. Retour au printemps suivant, déménagements successifs, j’oublie un temps la maçonnerie et embauche à la poste, paketavdelning, le tri des paquets à Klarabergviaduken, jouxtant T-Centralen, la gare centrale. Découverte d’un nouveau monde, chaleureux, composé de cinquante nationalités dont les sud américains fuyant les dictatures et les européens de l’est ayant pu s’échapper de l’univers carcéral soviétique, des africains aussi, turcs, peuples des Balkans, la Yougosslavie, mais pas que, l’Albanie aussi, des écrivains, des ingénieurs, des journalistes, des ouvriers, des étudiants, un brassage de cultures et de personalités, tous fuyant plus ou moins un régime totalitaire (espagnols et portugais en étaient aussi). Parties d’échecs acharnées en 5 minutes avec quelques grands maîtres pendant les pauses, bienveillance de l’employeur, horaires alternés matin- après-midi – début de soirée, ce qui donnait l’impression d’être en vacances et l’opportunité de profiter pleinement de la ville et de ses environs, en toute saison. Et l’amitié en prime, l’ami africain surtout chez qui les après-midi passaient en thé brulants, maffé, tiboudiem ou yassa fumant, et ils n’étaient pas les seuls. Et là, dans son studio du quartier de Sofia Kyrkan, par des après-midi d’hiver bien bien couleur locale, j’ai pris pour la première fois la direction de l’Afrique par sa musique, ses musiques : Salif et les Ambassadeurs du Motel, Youssou et le Super Étoile de Dakar, Baobab, Bembeya Jazz de Guinée et son chanteur et animateur Aboubacar Demba Camara, brusquement disparu en 1973, pas encore Mory, mais le Dr Nico et autres Franco de la rumba zaïroise, Seigneur Rochereau, M’Bila Bell. L’Afrique défilait dans mes oreilles, ma tête, l’ami africain la contait aussi. Le rêve se réalisera six ans plus tard, d’une manière qu’il m’était alors impossible de prévoir. Des fêtes s’en suivirent où en plein hiver nous étions en nage d’avoir dansé une nuit entière ou presque. Une sacré équipe s’était alors formée et nous avons bien transpiré cet hiver-là. Tout s’était enclenché, pourquoi ? „Toute chose arrive en son temps, car telle est son excellence“. Sur le moment, on n’en sait trop rien, on enchaîne. L’homme passe, toujours à la nage Strömen, le courant qui mène à la mer (il y a environ un mètre de dénivelé entre le lac et la Baltique). À sa gauche, la petite île de Skeppsholmen avec son excroissance Kastellholmen, qui porte le Moderna Museet, et sur le devant côté Ladugårdslandsviken face à Skansen, le Torpedvekstad, l’atelier des torpilles de la marine nat, pardon royale, où avec l’ami snikare nous avons construit un fameux décord d’opéra, devant l’immense baie vitrée. Sur la droite, c’est à dire faisant face à Skansen, la falaise noire de Södermalm et son ascenseur comme pendu à la passerelle qui l’y relie. L’hiver, les grands brise glace y étaient amarrés, Odin, Tor et autres noms de dieux nordiques, et l’été, sur la petite place de Mosebacke, une piste de danse où l’on pouvait en revenant du travail se faire une petite danse traditionnelle ou plus simplement un petit fox trot : Stockholm dansar ! Longer Gärdet, la prairie aux piques niques amicaux, passer Lidingö, l’île aux bourges, poursuivre jusqu’à Vaxholm, une sacrée brassée quand même … Et là commence une longue nage à travers l’archipel jusqu’à la mer ouverte, au delà de Sandhamn, et chaque île est l’occasion de se remémorer un moment heureux, ou malheureux, une fête, une rencontre, une nuit sous la tente au bord de l’eau, une rupture, déchirante parfois. Bon, j’exagère encore, il y a plus de 3000 îles, alors disons 3 ou 4 à tout casser, Ljusterö, Möja, Ingarö, et, beaucoup plus tard, Sandhamn.

J’enchaînais les métiers : après un temps à la poste, j’ai enfin terminé la formation de maçon et débuté sur les chantiers de bâtiment, du neuf en briques et en banlieue, de la rénovation et réhabilitation d’ancien en centre ville. Métier respecté et bien payé, nous étions peu nombreux et la demande était grande. Bastugatan dans mon quarier de Söder, crépissage de vieilles maisons anciennement ouvrières et actuellement d’artistes, et là en bas de l’échaffaudage …: – nej men hej, Ivar-Lo ! Vad fan gör en fransman här och murar !? – Comme toi il y a quelques années … ,il maîtrisait parfaitement le français, Ivar-Lo Johanson, écrivain populaire, pris Nobel de littérature, que j’adorais lire. Il est mort en 1987 je crois.

Tu pouvais, à cette époque du moins, choisir ta vie, jour après jour, heure après heure même, il y avait toujours du boulot – y compris partager quelques heures celui des korvgubbar, les vieux hommes qui vendaient des saucisses chaudes dans la rue, leur QG logistique se trouvait juste en bas de chez moi à Brännkyrkagatan et ils m’avaientt demandé de leur filer un coup de main en fin d’après-midi après les heures sur le chantier. Nouvelle question d’un client : „vad fan gör en fransman här och säljer korv !?“ Tout semblait ouvert parce que tout l’était, dans le cadre de mes désirs s’entend. Mais après quelques années, les choses se sont mises à marcher moins bien, à patiner disons, un ennui dû à la routine s’est installée. Et le Norrland a suivi.

Quelques très vieilles cassettes pleines de nostalgie :

Erstaviken : le couard et le vieillard

Det är när isen bryts under dina fötter att du känner dina vänner och dina fiender (c’est quand la glace rompt sous tes pieds que tu connais tes amis et tes ennemis) nous rappelle l’adage sami. En chinois, cela donne : 当冰在你脚下破裂时,你知道你的朋友和敌人: Dāng bīng zài nǐ jiǎoxià pòliè shí, nǐ zhīdào nǐ de péngyǒu hé dírén, juste pour le fun. Et c’est ce qu’il m’est arrivé, à Erstaviken justement. Nous avions pris le train pour Saltsjöbaden, et skis aux pieds avions rejoint la surface gelée mais couverte de neige de la baie en question, lieu de loisirs de glisse des stockholmiens l’hiver , de plocka swampar en automne, de bains dans la chaleur de l’été scandianve. À ski donc cette fois-là nous sommes-nous élancés sur la surface blanche encore vierge de traces. Premières foulées, et assez vite, plouf ! Le premier y va, et replouf ! à mon tour j’y vais. La troisième reste en arrière comme je le lui demande, la glace est faible à cet endroit et il n’est pas nécessaire d’en avoir trois à la baille, car alors, comment s’en sortir, comment sortir surtout le premier qui beugle hjälp! Hjälp! Jag vill inte döööö! Au secours (bis), je ne veux pas mourir! Comme si cela pouvait aider en quoi que ce soit. Bon, ne dramatisons pas : je suis dans l’eau jusqu’aux épaules, mon sac me porte, mes bâtons me servent de spikar, de clous montés sur des poignées pour agripper la glace et se hisser hors d’y-celle, élémentaire, mon cher … et ensuite, à plat ventre, tendre un ski au braillard et le hisser hors de l’eau pas si glacée que cela. Voilà. Après, se prendre l’engueulade : ”sale con, c’est de ta faute, mes couilles vont geler, c’est toi qui nous a obligés venir ici … ”  vociférée par celui que l’on vient de tirer de la flotte – pas des eaux glacées de ses petits calculs égoïstes, comme encore 15 ans de fausse amitié nous le  montreront par la suite, mais bon, on choisit aussi ses amis, et comme on dit en Afrique : ce que le chien t’a pris, c’est ce que tu as été assez sot pour le lui laisser, pour le laisser te le prendre, ou quelque chose comme cela. Des promeneurs sur la berge nous ont vus et nous font de grands signes en direction de leur villa, nous y invitant pour une douche et un changement de vêtements (on en a toujours un sac étanche de sec quand on va sur la glace), pour finir par un généreux et revigorant café biscuits. Pas vraiment de quoi hurler comme un cochon qu’on égorge.

Une année plus tard, à peu près jour pour jour, sauf qu’alors l’air de ce mois de février était clair et tranchant, la glace brillait de tous ses feux, l’archipèle resplendissait et, comme nous étions un dimanche, toute une population jouissait de la glace et de ses joies : patineurs, chars à voile, familles en promenade, pimplare en quête de harengs (de la Baltique). J’étais moi-même à patins, les longs pour la distance, en quête de vitesse. Soudain une voix venue de nulle part m’enjoint de ne pas continuer dans cette direction : – åk härifrån ! Stanna inte där! Va-t-en d’ici, ne reste pas là! D’où vient-elle, cette voix faible mais impérieuse ? D’abord, je ne vois rien, et puis abaissant les yeux, là, au raz de la glace, et du même argent brillant, une tête blanche émerge de la surface. Je stoppe et me tenant à bonne distance observe le vieil homme (au moins 70, sjuttio ) qui s’extirpe de l’eau, se hisse à l’aide de ses poignées à clou, se redresse, corps maigre et voûté, tordu et fort comme un vieux cep, vide son sac, se met nu et se change tranquillement pour s’élancer à nouveau sur ses patins.

C’était un an plus tard à Erstaviken, par un bel hiver. Et quand je revois le premier nommé 30 ans plus tard, il me ressasse  le film de sa version … aux noix justement : “ Et ce qui est choquaaaannnt dans l’attitude de L. … !“ , qui lui a pourtant sauvé la mise elle aussi, mine de rien, un enfant de 8 ans comprend cela, mais bon, il est des gens ainsi, des „amis“ qui vous filent une tehon d’enfer d’avoir été le leur, mais ça finit par passer.       Det är när isen bryter… Det var när isen bröt, då

Ramsäter, Dalarna

Une nuit de juin au bord de Dalaälven, vers la mi juin exactement. Les collines alentours, couvertes de forêts, des prés bordant le fleuve large aux eaux opulentes et lentes, les troncs flottant en paquets paresseux, la lumière du nord, et sur les berges du fleuve, des granges rouge brun ou même couleur vieux pin plantées ici et là et d’où s’échappaient valses, hambo, shottis et autre snoa, jouées sur des violons un peu aigres mais battant des rythmes entraînants qui invitent à la danse. La Suède comme si j’y étais, sauf que j’y étais. Nous nous étions décidés pour ce festival de gammal dans dans les Dalarna, et tout le groupe de danse traditionnelles, gammaldans à ne pas confondre avec folkdans, je n’ai jamais trop compris la différence, s’était déplacé, Olle et Bobo en tête. Cela paraît un peu ridicule, mais c’est par les danses tradi que j’ai commencé avec la musique, et surtout la danse en Suède, et ce festival nous a donné à vivre des moments intenses et magiques dans un sens. Vers minuit, une grange contenant une cinquantaine de couples, une estrade et un violoneux seul sur l’estrade qui nous joue snoa, valses, polka endiablées, et les couples tournent à en perdre la tête, pas question de quitter sa partenaire des yeux si on veut rester debout, personne ne se touche ni même ne s’éffleure, tout le monde tourne sur soi-même et en circonférence, et personne ne peut arrêter, ni le violoneux ni les danseurs, cela nous emmène dans une transe qui durera une bonne paire d’heures. Ce ne sera pas la seule en Suède. Pour ensuite éberlués sortir dans l’avant jour si pâle, et s’écrouler épuisés sous la tente. En bas, le fleuve coule encore, du même mouvement.

Night in white satin, ça n’a rien à voir, mais cela ne fait rien, on peut oser, une fois, pour la pâleur des nuits dans le satin blanc :

Ou encore a whiter shade of pale, une plus blanche nuance de pâle, tout cela appartient à l’époque d’avant, celle à laquelle on quitte le lycée, la ville de ses parents, mais au diable … et rien n’est jamais définitif dans la mémoire, sauf la mort.

juillet 2017

Le bel été, les bords du Rhin dans nos coins secrets, ou du Bodensee, les journées paresseuses à jouer, padler ou lire, dévorer les livres de ces écrivaines que je trouve fabuleuses, mondes magiques, forts, devinés mais inconnus au fond : où vont-elles chercher tout cela ? La vie brute, brutale, la vie qu’elles nous donnent, tout simplement … Leur sensibilité sans limites, sans fausses pudeurs, leur générosité.

Helena Ferrante : L’amie prodigieuse, Le nouveau nom, Celle qui reste et celle qui fuit. Un quartier populaire du Naples de l’après guerre, l’Italie déjà en ébulition, un choc pour moi, je dois dire. Avant le quatrième à paraître, L’enfant perdue.

Autres latitudes, un tout autre monde, le nord de la Norvège, le Lofoten, avec Herbjörg Wassmo : Cent ans, Ces instants-là . Des femmes dans leurs luttes quotidiennes dans les grandioses paysages du nord, grandioses et troublantes comme ces paysages.

Un islandais sensible : Jòn Kalman Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, avec son titre à dormir dehors, enfin, on n’est pas obligé  …

La Suède et sa litérature magique avec Per Olov Enquist et son Liknelseboken, en kärleksroman, lu dans le texte, j’adore, et que je traduis par : Le livre des ressemblances, un roman d’amour (likna = ressembler). À la fin, on pleure, quand même, y compris quand on y repense …

Et puis les algériennes Malika Mokeddem, Assia Djebar, Maïssa Bey, que j’évoque au chapitre „Algérie“: là encore, un choc et un retour dans des contrées aimées (voir la grande traversée).

Cairo, le Caire, Égypte, 1972

Le but de ce dernier voyage en Méditerranée était le Caire, et nous nous étions installés dans un petit hôtel à proximité du little Market, un peu à l’écart de la fournaise de la circulation des grands axes urbains que cette ville immense connaissait déjà. Le groupe réduit à trois ne marchait plus très fort, nous avions eu le temps d’aller voir les Pyramides et d’y grimper, de visiter le musée archéologique et de fumer quelques petites pipes à eau dans un petit café de ce Little Market, avant la rupture finale et la séparation. Nous étions donc partis pour Luxor en train, J et moi, pas vraiment un couple, loin s’en faut, plutôt une paire d’amis forcés par la défection de l’autre, et nous étions installés dans un petit hôtel recommandé par le guide du routard de l’époque, au bord de la vallée, juste derrière les colosses de Memnon sur la rive occidentale, côté Vallée des Rois. Un endroit magique, notre court séjour y fut emprunt de la grande douceur qui est la marque de la vallée du Nil, où tout est calme et profond, surtout les tombes. Le lieu est majestueux. Et puis retour au Caire pour y prendre l’avion pour Athène, et le dernier jour du voyage est arrivé. Je me lève tôt le matin et sors sur la petite place pour prendre le petit déjeuner dans un petit café qui sert du thé au lait et de puissantes tartines de pain beurrées. Un homme jeune au tein foncé, un soudanais de la Haute-Égypte, – et ils sont nombreux au Caire pour nous rappeler comme le fait Hambaté Ba, que l’Égypte s’est appelée la Noire, et qu’elle est bien le lieu de rencontre entre les civilisations d’Afrique sub saharienne et d’Afrique du Nord – vient vers moi et m’aborde comme étant son meilleur ami: – Come on my friend, I want to invite you for an ice cream !, dit-il en m’entraînant dans un de ces immenses cafés glaciers que l’on trouve dans les quartiers populaires de cette ville toujours en mouvement. – Why ? lui répliqué-je, et il m’explique que c’est pour me remercier car qu’il m’a vu à Luxor deux jours auparavant prendre la défense d’un jeune guide égyptien qu’un énorme touriste americain agressait violemment pour ne pas lui régler le prix de sa prestation, 1 $US pour la journée comme cela était convenu. En effet, je l’avais oublié mais je m’en souviens maintenant, je m’étais interposé pour protéger le gosse qui allait s’en prendre une bien lourde, et avais exigé que le salaire convenu soit versé, sous l’oeil approbateur des guides égyptiens dont le cercle se refermait sur les protagonistes, me faisant sentir la protection naturelle de la foule. Ce que le gros connard a bien compris, me menaçant un instant mais cédant finalement devant la tournure que prenaient les événements, et tout s’était arrêté là. Et maintenant, ce type qui avait fait ses études au Caire m’invitait à déguster une glace à l’eau, et de fil en aiguille me proposait au cours de la conversation de me faire visiter le vieux Caire, the old Cairo like you never can imagine it, and that very few turists know, comme jamais je n’en aurais eu ni l’occasion ni la possibilité. Comme un de mes fils me le faisait remarquer en se moquant – mais les fils sont bien là pour cela, non? – j’avais joué les Tintin dans Les Cigares du pharaon et en étais récompensé. Oubliant l’amie qui m’attendait à l’hôtel, songeant que l’avion pour Athène ne décollait que dans la soirée, me laissant ainsi toute une journée pour cette aventure, je me laissai tenter, et nous voici partis tous les deux en taxi vers les vieux quartiers de cette immense et millénaire cité. Jamais je n’aurais pu m’imaginer ce que j’allais découvrir, l’ancien étudiant connaissait tout, et du monde aussi. Nous passions de ruelles en terrasses, de patios secrets en portes antiques, de familles offrant le thé en petites places insoupçonnables pour qui n’y avait pas vécu, je me trouvais dans la ville des mille et une nuits, allant d’émerveillement en émerveillement. Pour finir, nous sommes parvenus à la limite de la ville, au bord de la palmeraie où campaient des bédoins venus au marché vendre une partie de leurs troupeaux. Et le trip se poursuit, nous nous dirigeons vers une tente qu’il dit être de ses amis et où il semble que nous soyons attendus. Salam aleikum ! Woualeikum salam ! Nous entrons, des tapis, un groupe d’hommes fumant le narghilé, du thé qui circule, des patisseries orientales, et puis cette bonne vieille odeur s’échapant du narghilé, du bon Golden Yellow du Liban, l’arme favorite des cairotes apparemment, à cette époque-là du moins. Un vieux lecteur de cassetes diffuse un air mélancolique et grave de Oum Kalthoum, qui fut longtemps la reine du Caire, si ce n’est de tout le monde arabe. Le chef de famille me promet que je ne repartirai de sa tente qu’à quatre pattes, et après deux bonnes heures, je lui donne presque raison, je ne sais plus où je suis, et pas seulement à cause des pipes fumées, du thé aussi. Déjà le soir tombe, il me faut briser la magie du moment et filer comme je peux, presqu’à quatre pattes donc, dégoter un petit taxi pour rejoindre au plus vite mon hôtel, retrouver l’amie inquiète de m’avoir attendu sans savoir toute la journée et aussi un peu furieuse d’avoir manqué la fête, mais je lui explique que tout s’est enclenché indépendamment de ma volonté, et de toute façon, nous n’avons pas trop le temps de discutailler, il nous faut faire nos sacs, trouver un taxi et filer à l’aéroport, qui n’est pas tout près. Voilà, c’était ma dernière journée au Caire, au terme du dernier voyage en Méditerranée.

Aujourd’hui, le Caire se soulève à nouveau contre le dictateur dernièrement installé, contre la corruption généralisée depuis longtemps intallée, et ce n’est ni la première fois, ni la dernière, ose-t-on espérer. Et la grande dame nous accompagne de sa voie grave et profonde, avec des accents qui ne peuvent que nous renvoyer là-bas, au Caire, en 1972. Ne nous en privons pas!