vers l’ouest

USA, Jamaïque, Mexique, Guatemala et Belize.

Comment prendre un aller simple pour New-York chez la première compagnie lowcost de l’histoire, Laker, départ de Londres fin janvier 73 et arriver à Kennedy Airport avec juste 500 dollars en poche, ainsi qu’une lettre d’amie, sans visa ni billet de retour ?

Cela m’a pris 3 heures pour passer le contrôle de l’émigration (l’agent n’avait pas vu le film Non return River avec Monroe et …),  mais je suis passé, ai trouvé un taxi pour me conduire à une gare de greyhound, ai pris le dernier pour DC, pour me retrouver quelque part dans la capitale fédérale vers une heure du matin, par moins 20° et le blizzard qui chassait une neige abondante couvrant la ville, les rues, s’amassait en congères sur les trottoirs absolument déserts : welcome in DC ! Wisconsin Avenue sur toute sa longueur, depuis le bas de Georgetown et jusqu’au numéro 388 ou plus,  dans le froid et l’espoir de trouver l’amie dont la lettre d’invitation était dans ma poche. Premier coup de sonnette à deux heures et demie, sans résultat. Aïe aïe aïe ! Je suis mal de chez mal grave. Et puis au deuxième : „who is it ?“ dans l’interphone,  et enfin : „Johnny, come in !“. Une aventure commençait. J’étais une fois de plus parti d’Aiguèze après trois mois de maçonnerie, à l’automne cette fois.

Le lendemain, direction The Brussel Hotel pour un travail de serveur. Il fallait trouver avant le lendemain matin une tenue complète : chemise blanche, que j’avais toujours avec moi en voyage, pantalon noir, j’ai acheté un jeans de cette couleur, pas cher mon frère, et pour les chaussures noires, un pote du futur amant de l’amie hôtesse me les a données le soir-même dans un bar, préférant repartir en chaussettes que d’accepter mes pataugas pourrav‘. Le lendemain soir, après une journée à l’essai, le maître d’hôtel françasi me prend à l’écart : „tu ne connais pas le travail, tu ne l’as jamais fait“, – … – „Tu as deux jours pour apprendre“. Service sur guéridon, dressage des assiettes, flambage des sauces quand nécessaire, „I am expecting a show“, minaudait une cliente – tout est rentré dans l’ordre après le deuxième jour grâce à la solidarité des camarades, des sud américains pour la plupart,qui m’ont vite montré les deux ou trois trucs à connaître. gracias compañeros.  Et en avant le grand jeu réservé aux stars de la capitale fédérale de l’époque, Kissinger en tête, et autre président de pepsi cola aux pourboires généreux, rien que du beau monde, des parvenus qui se comportaient la plupart du temps de manière assez décadente et vulgaire. Le point culminant semble aujourd’hui atteint avec l’élection de Trump, mais gardons-nous d’établir une échelle de valeur dans ce domaine, la vulgarité reste la vulgarité, quelque soit la sauce dans laquelle elle baigne. Et les nuits après le service se prolongeaient dans cette décadence.

C’est en ceci que j’ai pu me sentir amércain, à savoir la confiance accordée d’emblée, le défi à relever quand on t’a donné ta chance, une fois, pour alors te fondre, t’adapter par nécessité mais aussi comme un jeu, faire parler le formidable potentiel qui habite tout immigré, qui est d’abord un émigré de chez lui qui se bat pour survivre et met en jeu son potentiel, sans calculer. Être sur le fil du rasoir et m’en sortir, c’est peut-être ce qui m’animait à l’époque. Et c’est précisément ce qui me désole aujourd’hui quand je constate les incompréhensions dont les migrants font l’objet, surtout celle, imbécile et malheureusement si représentative de notre société française fracturée, du potentiel qu’ils représentent pour le pays d’accueil. J’ai connu, et apprécié, cette confiance accordée d’emblée plus tard quand je suis arrivé à Stockholm et dans le pays où je vis aujourd’hui. En 1976, un premier ministre par ailleurs auto proclamé meilleur économiste de France, du moins pour ses finances personnelles, nous conseillait à nous jeunes français d’aller voir ailleurs s’il n’y était pas pour y chercher l’avenir qu’il n’y avait plus pour nous chez nous, et c’est ce qu’une partie de notre génération a fait. Combien de jeunes français issus de l’immigration ont-ils quitté leur pays à ce jour ? Beaucoup plus qu’on ne le pense, mais qui se soucie de la perte que cela constitue pour le pays qui les a formés ?

J’étais parti avec Hendrix dans mes bagages, et je me rappelle la nuit passée dans un quartier où habitaient de jeunes afro américains rencontrés dans le bus et qui m’avaient invité à les suivre dans leur dérive du soir. Le matin suivant, quand j’ai dit à mes amis où et comment j’avais passé la nuit : You are crasy, man, I would not dare to go there even in day time !… Ah bon, je n’avais rien remarqué de spécialement flippant. Et je me suis souvenu de Voodoo chile ( en fait, cela n’a aucun rapport, et la video est indisponible …)

Par d’autres aspects, non, je ne me suis pas senti assez américain pour aller remplir les formulaires de demande de carte verte quand le moment en est venu, mais ai préféré prendre la fuite, direction Miami d’abord, puis la Jamaïque ensuite : „The harder they come, the harder they fall“ chantait Jimmy Cliff dans le film du même nom. Il faut dire qu’une nuit, sur le toit de l’immeuble où j’habitais, j’ai balancé une canette de bière presque vide mais quand même, sur une voiture de flics qui passait en bas. Sirènes, projecteurs balayant le ciel, tout juste s’ils n’ont pas envoyé l’hélico. Il faut dire que l’immeuble se trouvait dans le centre administratif de DC, pas très loin du Capitole. Nous avons filé nous planquer dans l’appart, et tout s’est arrêté là. Mais il était temps de changer d’air.

Départ en stop avec P. direction Miami, puis Key West où nous glandons un temps. Pas de vol pour le Mexique, ce sera donc la Jamaïque. Trois semaines de folle plongée dans un tout autre monde, inséparable toutefois de l’autre, dans la mesure où il en est la face cachée derrière le décor réservé aux touristes, la face qu’on veut cacher et qu’il faut aller chercher avec ou sans les dents. En ce qui me concerne il me semble qu’elle est venue à moi aussi facilement que je suis allé à elle. Question de subjectivité, I presume. Monde caraïbe, métissé, diversité vécue comme une identité, musique, danse, le raggae explosait litéralement – The harder they come …, liberté des corps, les Blue Montains et la rencontre avec les derniers représentants des Nègres Marrons, le village rasta bien planqué dans la forêt, et d’où je suis reparti à quatre pattes, pas seulement pour passer sous la haie d’épineux qui le protégeait. Des réveils de „comas“ profonds, émouvants mais difficiles parfois, en des lieux improbables : une nuit sur une plage réveillé par la marée montante (j’avoue), une autre par un jeune rasta dans la grotte, sa grotte, où j’avais trouvé refuge. La fouille des flics chez les amis de Port Antonio, le village de Marley tout jeune alors, qui me racontaient comment leur „red gold“, la bauxite, était pillée et filait à l’anglaise, chargée à partir d’immenses conduites qui s’avançaient dans la mer jusqu’aux grands vraquiers qui la reccueillaient, les jamaïcains n’en voyant que la couleur, cette poussière rouge ocre qui envahissait leur vie, l’air qu’ils respiraient, et leurs poumons. Départ dans la nuit pour la capitale Kingston, la ville d’en haut chez les nantis, famille du clan Manley au pouvoir, celle d’en bas assez sordide et plongée dans une guerre sociale sans merci, exacerbée et instrumentalisée par la jeunesse castriste fille de la bourgeoisie social-démocrate alors au pouvoir. Le voyage, s’est terminé au Kingston Public Hospital suite à un coup de couteau reçu en pleine rue, en plein jour, en pleine foule, mais pas en pleine poitrine. Pas vraiment traumatisant, sauf sur le moment, et encore, il faut faire vite dans ce genre de situation, surtout courir vite … Remis sur pied en une petite semaine grâce à la qualité de la prise en charge par le personnel soignant, et par tout l’hôpital aussi. les gens venaient de tout l’hôpital pour s’excuser de ce qui m’était arrrivé, cadeaux à l’appui, une orange pelée ici, un petit joint d’herbe là, une cassete souvenir, alors que les salles étaient pleine de dizaines de blessés , souvent très jeunes, des enfants aussi, et gravement, par cette guerre qui faisait rage dans les quartiers. Il faudrait que je retrouve le petit encadré du journal relatant l’incident : „ A youg french tourist, Mr John B.Henry, was going downtown to do some business when he was attacked by somme guys and got stuck (?) in the neck … He was driven by the cops to the KPH where he is recovering.

Retour à Paris début juin, un mois de juin glaciale et pluvieux, et nouveau départ dans le 5ième arrondissement d’abord, rue Mouffetard au restaurant Le pot de terre pour le service de midi, 40 FF par jour nourri, puis à St Jean du Gard dans les Cévennes pour un chantier de maçonnerie. C’était l’époque de la lutte pour le Larzac : grandes manifs sur le vaste causse, quelles fêtes !

1973, c’est aussi l’époque de l’expérience Allende au Chili, que des amis d’alors avaient choisi d’aller accompagner sur place à Santiago, et qui s’est terminée comme on sait, dans la douleur, une longue douleur. Nous avons retrouvé plus tard quelques rescapés de cette guerre sociale en Suède où l’état social démocrate s’est montré accueillant et généreux avec tous ces opprimés des régimes sud américains d’alors, avec raison.

Question : qui étaient alors les conseillers du dictateur Pinochet ? N’était-ce pas les chicago boys du M.I.T., les Milton Friedmann and Co ? Ceux-là mêmes qui inspirent aujourd’hui le candidat de l’ultra droite, entre autres. On sait que cela ne fonctionne pas, sauf à établir un régime autoritaire, pour ne pas dire plus. Et moins de deux ans après l’élection du candidat ultra libéral, on y est presque.

2001201717975

 

Je ne prétends pas être spécialiste de littérature américaine, mais j’ai apprécié ces deux livres