Mare Nostrum

Notre mer au milieu des terres, le premier voyage. Nous avions trouvé chacun une place de pilotin sur le Marian Maria, un petit cargo battant pavillon hollandais, pour un tour de la  Méditerranée. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Marseille, c’était pour moi la première fois, embarqués et installés dans une cabine petite mais confortable. Équipage cosmopolite. Chargement de nuit, je manque d’être découpé par un cable qui se bloque, se tend et rompt, mais ne fouette pas, ce qui me sauve. Première houle, les lumières de Marseille déjà s’estompent. Voici notre journal de bord paru dans le journal local. Nous sommes en 1966, nous avons 17 ans, et déjà le virus qui n’allait plus me quitter.

 

Il y avait deux parties distinctes dans ce périple, formant un tout, l’une n’allant pas sans l’autre : le temps sur le bateau, de loin le plus long, et le temps des escales forcément courtes, mais intenses et dans des lieux d’une certaine manière mythiques déjà pour l’époque : Latakie et Tripoli en Syrie, Berouth, Bengazi et Tripoli en Lybie, Valencia, puis Casablanca et Essaouira au Maroc lors du deuxième voyage, Sète aussi un soir de finale de coupe du monde Angleterre – Allemagne, et Marseille bien entendu au départ, au milieu et à l’arrivée. Pour nous une double découverte, celle de la mer, avec ses maux (de mer), ses heures en plein cagnard à taper la rouille et repeindre indéfiniment, les heures de quart, la nuit aussi, à tenir la barre, les heures libres à vaquer, regarder les dauphins, vomir nos trippes, veiller pour sentir le bateau lutter contre la tempête dans des mouvements de folie (la Méditerranée peut devenir déchaînée et vraiment dangeureuse, en mer Égée et dans le golfe du Lion par exemple, la vie à bord dans une communauté très réduite vécue comme une prison (la liberté de la mer est illusoire…) avec des rêveries partagées pour s’en échaper. Et puis les escales, ces villes alors prestigieuses comme Berouth avant sa destruction, la découverte du monde méditerranéen, en résumé sans doute, mais pris en pleine figure parce que représentant un monde inconnu, sauf par la presse, les livres, les idées reçues. C’est ce que j’exprime dans l’article : les préjugés du départ font place à un étonnement émerveillé dans le souk de Tripoli en Lybie, au cours d’une seule nuit, et dans les virées un peu glauques avec les marins comme à Casablanca, et à Berouth bien sûr. Et Valencia, la ville blanche dont Tanner a fait le titre et le décor d’un film, son personnage principal devrait-on dire, qui me faisait écrire :“quel plaisir de revoir enfin des femmes non voilées et en jupe marcher librement dans la rue !“.

On sait, ou peut-être l’a-t-on déjà oublié, à quel point le Liban s’est déchiré et a été déchiré dans une guerre sans fin de tous contre tous. Les murs des immeubles étaient littéralement déchiquetés comme des dentelles de béton sous l’effet de tirs continus d’armes automatiques et autres mortiers, et ils le sont restés longtemps encore, comme s’ils attendaient la bataille suivante. Bien des années plus tard, lors d’un concert au Palais des sports de Bercy, j’ai eu la chance, de vibrer en partageant l’émotion de milliers de libanais venus écouter cette grande cantatrice :

Je devais retrouver Marseille quatre ans plus tard pour y étudier à sup de co, valise en carton et minuscule piaule rue Vincente Scotto (poète marseillais), et tout de suite aimer y vivre. Je dois dire aussi que mes études se sont soldées par un fiasco, – je me suis fais pratiquement virer à une année du diplôme – ce non diplôme, cette absence de diplôme m’ayant finalement plus servi qu’un diplôme que je n’aurais de toutes façons vraissemblablement pas réussi à obtenir … Le CAP de maçonnerie limousine traditionnelle et le compagnonnage m’auront par contre beaucoup mieux servi, me donnant la liberté de tourner le dos à tout carriérisme quel qu’il soit. Comme disait Coluche à l’époque, les études m’ont poursuivi, mais j’ai couru plus vite, en mai à Paris, et ces années-là à Marseille. Il est vrai que la vie dans la petite maison de Vraufrège, sur les hauteurs de la Gineste, juste sous le deuxième virage d’où l’on découvre, émerveillé, la vue sur la vaste baie, les îles du Frioul et plus loin le phare du Planier, s’apparentait plus à Quiet days in Vaufrège qu’à n’importe quel cursus universitaire, même faible : il n’y avait qu’à descendre le matin le petit sentier qui serpentait à travers la pinède jusqu’au campus de Luminy, passer dire un petit bonjour à l’école, y suivre éventuellement un cours ou deux, avant de poursuivre pour plonger dans le paysage merveilleux des callanques, Morgiou ou Sormiou, paresser en bonne compagnie jusqu’au soir. Alors la ville proposait ses quartiers de nuit, le Panier et l’africain de la Porte d’Aix ayant souvent notre préférence.

Sur Marseille, lire la trilogie d‘ Izzo : Total Chéops, Solea, et le troisième, de même que „Vivre fatigue“.

Sur la quatrième de couverture de Solea, on peut lire : „Ceci est un roman. Rien de ce qu’on va lire n’a existé. Mais comme il m’est impossible de rester indifférent à la lecture quotidienne des journaux, mon histoire emprunte forcément les chemins du réel. Car c’est bien là que tout se joue, dans la réalité. Et l’horreur, dans la réalité, dépasse  – et de loin – toutes les fictions possibles. Quant à Marseille, ma ville, toujours à mi-distance entre la tragédie et la lumière, elle se fait, comme il se doit, l’écho de ce qui nous menace.“

Mais il n’y avait pas que la ville à s’inviter dans nos vies, la Provence bien sûr, les bords de mer, l’Espagne, avec précaution car encore sous domination franquiste, surtout la Catalogne proche de nos coeurs ( Viva Cataluña ! pardon, Homage to Catalonia de Georges Orwel, Victor Serge, Naissance de notre force), Pamplona et sa feria, mais on ne peut pas vraiment affirmer que le pays Basque appartienne au monde méditerranéen. Et naturalmente l’Italie, qui allait entrer dans ses années de plomb. Cette époque s’est conclue d’une manière plus ou moins heureuse par un voyage par les îles, Corse, Sardaigne, et puis Sicile, vers le Maghreb et le Maschrek, Le Caire étant le but du voyage. Il fallait y penser, car l’itinéraire était passionnant, descente en stop à travers les paysages corses, puis sardes, les villes italiennes Rome, Naples, jusqu’à Palerme, Panormos en grec, Hâvre de sûreté universelle, qui a crû sous de multiples influences : phénicienne, bysantine, grecque, romaine, normande, celle du Saint Empire, des Aragonais, des Bourbons, … Babylonne traversant les siècles, ville aux multiples visages. Et de là, prendre un bateau dans le sens inverse de celui des migrants actuels, vers le sud et la Tunisie. Descente le long de la côte jusqu’à Gabès, el-Hammam et ses sources chaudes dans le désert, et visite non guidée mais sans y avoir été invités non plus dans un club med de Djerba. Avec l’entrée en Lybie, les choses sérieuses commençaient, si l’on veut. À Tripoli, de jeunes officiers de la nouvelle armée lybienne du nouveau et tout jeune encore colonel-et-sa-révolution-verte-comme-un-drapeau-de-l’Islam, nous invitent fort imprudemment à partager un barbecue sur une plage éloignée des faubourgs de la ville. Un feu est allumé en haut d’une falaise surplombant les vagues, la viande de mouton est grillée, des bouteilles de wisky passent de mains en mains, la fête est simple et joyeuse, jusqu’au moment où des phares trouent la nuit dans des trajectoires serpentant sur la piste. Quelques instants plus tard, j’ai juste le temps de lancer dans les vagues deux bouteilles de wisky avant que trois jeeps de la Military Police ne débouchent et pilent devant le feu, une dizaine de casques blancs en sautent et nous encerclent. Direction la caserne la plus proche, nuit au trou dans une caserne de l’armée, le matin, nous passons devant un commandant qui nous sermone et nous libère, puis nous voyons nos hôtes de la veille disparaître vers leurs futures geôles avec un regard triste dans notre direction. On ne rigole plus, welcome into Lybia ! Nous poursuivons le voyage en stop, ruban noir du bitume rectiligne à travers les sables, et conduite de folie de nos chauffeurs successifs se rabatant au tout dernier moment après un dépassement, jeu mortel qui explique en partie la suite de carcasses de ferrailles calcinées qui bordent la route. Un jour, sous une chaleur de bête, il nous prend l’envie d’aller nous baigner, la mer ne devant pas se trouver trop éloignée, non, c’est tout droit dans cette direction, juste derrière la première ligne de dunes que nous apercevons à l’horizon, nous explique-t-on. Nous nous mettons en route suant avec nos sacs, nous réjouissant déjà du bain rafraichissant qui nous attend. En fait, il fallait aller la chercher avec les dents, cette mer tant désirée, passer un puis deux, trois, quatre rangs de dunes avant d’arriver enfin sur une plage sans fin bordant une mer … non pas bleue, mais poubelle : impossible d’y mettre un doigt de pied, une masse épaisse de déchêts plastiques et autres détritus en tous genres la recouvre irrémédiablement, un courant malsain a entraîné là tous les déchets qui y sont rejetés partout. Nous repartons dans l’autre sens, écoeurés et épuisés, baignant dans une sueur odorante. C’était déjà cela, Mare Nostrum, mais personne, ou peu de gens à l’époque ne voulaient le savoir : en mai, nous avions appris que „sous les pavés, la plage (et les „joies“ du club med en prime), et nous découvrions que „ … et plus loin, la poubelle“.

Le voyage se poursuit, mais le coeur n’y est plus vraiment : l’ami italien souhaite rentrer a la casa, et je lui trouve une place sur un bateau, italien on s’en doute, sur le port de Benghazi. Nous poursuivons vers la Cyrénaïque et nous émerveillons des ruines immenses de Cyrène. Il y a plus de ruines gréco-romaines en Afrique du nord que dans toutes l’Italie et la Grèce réunies, dit-on. Il faut inclure les phéniciennes et les égyptiennes. La frontière terrestre vers l’Égypte est fermée et nous devons retourner à Benghazi attendre un bateau qui nous emmènera à Alexandrie. Sur le bateau, de jeunes palestiniens reviennent des camps d’entraînement de Kadafi pour se rendre en Palestine, et l’un d’eux veut m’offrir son cheich à damier façon Arafat, je lui dis qu’il en a plus besoin que moi. Il me dit que son destin est d’aller mourrir à 20 ans pour son peuple. Sur la plage d’Alexandrie, des familles heureuses et métissées s’adonnent aux joies de la plage, piques niques, jeux des corps en liberté, sur un sable d’un blanc éclatant. Et pendant ce temps-là, Cloclo chantait …

Mare Nostrum, notre mer au milieu des terres, il y a 50 ans déjà …

Et maintenant, si l’on veut comprendre les centaines de milliers de migrants qui risquent leur vie, et la perdent, dans Notre Mer au milieu des terres, plutôt que de se gaver d’articles sur le thème, on doit lire le livre poignant, effrayant aussi, de Francesca Melandri : Tous, sauf moi en français, titre original : Sangue justo. On y trouvera un éclairage nouveau sur l’Italie actuelle, celle de Mussolini et de la colonisation de l’Abyssinie, sur toute colonisation et ses conséquences incalculables qui se révèlent de nos jours, sur ce que vivent les migrants sur les routes de l’exil, dans les geôles des milices et à leur arrivée chez nous, sur nous-mêmes et nos égoïsmes mortifères.